L'oeil.                                                                                 N°291

Il m'arrive qu'on me demande ce que je lis en ce moment. J'avoue avoir du mal à répondre à chaud. Parce que je lis en zigzag, pioche, fouille, cherche, hume, tâte; bref, butine ici, là, à droite, à gauche, en dessus comme en dessous, et vice-versa, commence un bouquin et m'ennuie, ou souhaite jeter un oeil dans un autre, puis encore dans un autre comme quand on ouvre des tiroirs, mais reviens sur le premier quitté pour retourner au dernier sans renoncer à un autre encore, mais reviens avec avidité sur le premier lâché sans renoncer, ni au dernier, ni au second, qui attend mi-fermé mi-ouvert sans qu'il soit oublié, du moins pas plus pas moins que les autres qui sont sollicités un temps puis délaissés un peu, et ceux à venir qui connaîtront le même sort.

Le tout constitue une totalité combinatoire, contradictoire et dynamique. L'ensemble est en devenir, et la fixité absente. Multiple, contradictoire et en devenir donc, de même que la connaissance, qui est faite de la même substance. Normal, puisque je lis pour connaître. Assumer un certain degré d'incompréhension inévitable. Et un autre de pure dispersion. La connexion possible entre termes disparates, et qui restent disparates, c'est soi-même. Et cela crée un processus objectif. Car les mouvements secrets de l'oeil mixe le tout si on lui accorde un temps raisonnable de latence.

Mais en regardant de plus près, cet empilement de bouquins tient un peu d'une cohue où les gens se croiseraient sans courir, en se souriant, comme s'ils sentaient qu'ils avaient quelque chose en commun, à faire ensemble. Et accorderaient à autrui un regard, ne fût-ce qu'un regard.

Si, comme le disait René Char, "Les mots savent de nous des choses que nous ignorons d'eux.", du coup, cet empilement de mots pourrait-être là, près de moi, pour gommer chez "l'homme ordinaire" la guerre sociale, la guerre du tous contre tous qui est déclarée, comme les eaux glacées du calcul égoïste.

Je n'en parle jamais. Mais je tiens à parler ce jour de celui (ou l'un de ceux) que je n'arrive pas à finir, non pas par abandon, ni par paresse, ni par ennui, ni par sommeil, ni par goût de prendre le temps, ni par fuite devant l'effort. Je n'ai aucune raison de laisser l'oeil mi-clos, ce livre entre parenthèses. Encore moins à le laisser jaunir. Il concerne Sénèque. Un livre sur le stoïcisme!

Qu'est-ce? Selon Paul Veyne son auteur, dans un interview:" Le stoïcisme est une méthode de transfiguration, comme toutes les sagesses antiques. L'homme peut échapper à ses déterminations, devenir souverain, prendre du plaisir. Un stoïcien à qui l'on fait mal souffre comme tout le monde. Tout ce qu'il peut faire, c'est mettre inutilement son point d'honneur à ne pas pousser des cris. Sénèque l'avoue lui-même: on n'y arrive jamais. Le stoïcisme est une énorme baliverne. Une faribole qui feint de croire que les pulsions, le corps n'existent pas. Même les saints craignent la mort; on n'échappe pas à la condition humaine."

 D.D

 

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