En plein jour, en plein air, à découvert.

En plein jour, en plein air, à découvert. De Clément Rosset: "L'existence est si je puis dire insolite par nature,-ou elle n'est pas. Une boutade, doublée d'un paradoxe, résume son statut: d'être la seule chose au monde à laquelle on ne puisse jamais s'habituer." Souvent dans les têtes c’est tout sauf cela.

Une toile d'araignée de plus d'une dizaine de mètres ceint la façade de ma maison en diagonale, depuis un beau matin de la semaine. Disposée en éventail, architecturalement, comme artistiquement parlant c'est d'une beauté sans pareil. Des araignées géantes multicolores aux toiles géantes j'en ai vu au printemps à Madagascar, mais ici une toile de cette taille fabriquée par une araignée locale de taille courante en hémisphère nord, c'est formidable! Elle est jaune et noir, et descend chaque soir remailler sa toile avec une précision de brodeuse de coiffe bretonne. Je m'en suis aperçu après m'être jeté la tête et les yeux mis clos et agares dans la toile fraîche tôt par un matin ensoleillé.

Alors je me suis mis à enregistrer à ma porte, ce lundi 15 août à 8 heures. Sous la toile. Dans la foulée a ainsi été inaugurée une série quotidienne de fichiers sons MP3 présentée en page d'accueil de ce site avec cette "délicate" présentation: "Comme par ces autres sons saisis sur le vif". J'ajoute: au moment même où ils sont pratiqués. Ces fichiers glisseront aussi en rubrique "1000 nouvelles du monde" évidemment.

A l'écoute c'est banal, parfois on entend peu, dans ce cas écouter au casque c'est mieux, de toute façon n'attendez rien de spectaculaire, qui mérite d'être entendu en tant qu'événement, qui apporte un savoir, ou une information, qui couvre une actualité. Alors de quoi s'agit-il? C'est l'exercice de concentration sur l'instant présent qui consiste d'une part à vivre comme si nous le voyions pour la première et la dernière fois, d'autre part à avoir conscience que, dans cette présence vécue de l'instant, nous avons accès à la totalité du temps et du monde. D'où cette indication de l'endroit et de l'heure.

Un exercice philosophique quotidien en quelque sorte. En jouant sur ce double aspect, passif et actif, contraint et libre. Passif car sans commentaire, sans calcul ni jugement de valeur subjectif ni construction. Actif, car cela s'enregistre. Contraint car chaque jour s'impose une mise en ligne d'instant choisi. Libre, parce que justement c'est un instant choisi.

L'exercice s'approcherait des Pensées de Marc Aurèle, le stoïcien, dont parle Pierre Hadot dans "Introduction aux Pensées de Marc Aurèle":"En consentant à cet événement présent qui vient à ma rencontre et dans lequel le monde entier est impliqué, je veux ce que veut la Raison universelle, je m'identifie à elle, dans un sentiment de participation et d'appartenance à un Tout qui déborde les limites de l'individu. J'éprouve un sentiment d'intimité avec l'univers, je me plonge dans l'immensité du cosmos."Qui dit ceci plus loin:"En présence de chaque événement, si petit et si banal soit-il, mon regard rejoint celui de la Raison universelle." Marc Aurèle dit :"Te suffit la présente disposition intérieure, à condition qu'elle trouve sa joie dans la présente conjonction d'événements..."

Mais il s'approcherait aussi des épicuriens pour lesquels il n'y a pas de Raison universelle, ce sera la grandeur de l'homme d'introduire la raison dans ce chaos: "Estime-toi heureux, dans un tel tourbillon, de posséder en toi-même une intelligence directrice".

Le point sur lequel s'opposaient radicalement stoïciens et épicuriens portait sur l'existence du hasard. Or dans l'enregistrement d'un instant en plein jour, en plein air, à découvert, à l'écoute attentive avec un casque, quelque chose d'imprévu intervient toujours. Entre harmonie dans un grand Tout et hasard, les deux pensées antiques divergent.

Ce qu'apportent au moins ces instants saisis en MP3, c'est qu'à partir de ceux-ci il est facile de se remémorer la situation vécue. D'autre part, ils nous permettent de se rendre compte -je cite Toni Négri: "la plupart des hommes vivent constamment sous pression, que celle-ci soit matérielle, psychique, physique. Et peut être que c'est cet ensemble de pressions qu'il subit et auxquelles il réagit. Le grand problème, c'est de se libérer de tout cela, de sortir de cet "anonymat générique" de l'oppression, de lui donner un visage."

Pour le citer encore: "A chaque moment où l'on vit, on crée. (...) Chaque moment est une création, à moins qu'il s'agisse de moments que l'on ne peut véritablement vivre (...)."

Ces instants saisis en MP3 comme tout autre moment vécu ressemblent beaucoup à des notes de musique, qui bien qu'elle soient complètement singulières, peuvent créer de la vie, se composer entre elles, donner de l'harmonie. Quand je dis harmonie, je n'entends pas battre la mesure, mais chaque moment de vie particulier.

Qu'est-ce donc qu'un instant vécu sinon la sensibilité individuelle contre l'utilitarisme froid du groupe? Ah! mais c'est que cette question s'approcherait finalement alors de la pensée de Georges Palante, professeur de philo à Saint Brieuc, enterré à Hillion, qui "représente une figure, une sensibilité unique dans la pensée française, peut-être mondiale." pour citer Stéphane Beau, l'éditeur du site http://www.georgespalante.net . -lire ce qu'il en dit de Palante. Transition toute trouvée pour vous informer de la parution de La Philosophie du Bovarysme, aux éditions du Sandre (12 €) -lire la préface. Vous pouvez commander cet ouvrage directement chez l'éditeur (http://www.editionsdusandre.com) ou chez le distributeur (http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=19602) ou, enfin sur un site généraliste tel que la FNAC, etc...

 DD

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