A la mi-avril, balade du pinceau sur la boiserie, un peu sur le carreau, balade du râteau sur la terre fraîche. On prend l’air et le soleil. Puis le froid et on se ramasse. C’est la balade des petits riens, un zeste de jazz à la radio, une goulée de rosé pour la méditation horizontale. Dimanche, c’est un rendez-vous qui vous turlupine. Avec la grande Cause. Pour le tango de l'impuissance. La grande désillusion . 3 français sur 4 ne voteront dimanche ni pour Chirac ni pour Jospin . Il s’agit d’une expression radicale mais muette adressée à l’Institution et aux « modernes » qui conduisent ce que l’on nomme la société moderne, société qui ne réduit le sens de toutes les valeurs qu’à la valeur économique . L’Institution c’est la mondialisation, pas seulement l'Etat. C’est de l’impalpable et du distant. C’est de l'impersonnel, froid et inodore. Ce n’est plus du vivant. Et pendant ce temps, les gens sont muets et ils le restent. Soit sont-ils en proie à l’insignifiance et au nihilisme ou sombrent-ils encore dans la léthargie , voire le franc cynisme; soit manifestent-ils pour ces élections un esprit critique inhabituel, une insatisfaction sans mots d’ordre ... Etat des lieux, conjoncture...La société moderne a éliminé les valeurs . Et les plus jeunes n’investissent plus dans le politique. Au sens où plus personne n’y croit vraiment . Et la mondialisation se fait. Le monde d’abondance, la société moderne, a changé le citoyen en consommateur, avec conformisme garanti . Chacun est dans son p’tit business . A l'étal de la démocratie, la consommation va son train . Bref, de plus en plus, l’effritement, la distraction, la courte vue, l’inconscience, l'irresponsabilité. Ici, de plus en plus, on oublie et on s’oublie- et on oublie que l’on s’oublie, moyennant quelques faux-semblants. Le renversement de valeur entre histoire et quotidienneté, entre sphère publique et sphère privée marche à fond. Le repli sur la sphère domestique, le refus de faire l'Histoire, d'agir collectivement, de la politique et de l'universel, et l'absorption dans la quotidienneté abrutie de la consommation, c'est une vraie réalité. Le repli sur le privé pourrait bien être un défi direct au politique. C'est la banalité de la vie, la vie courante, tout le petit-bourgeois, d'abject et d'apolitique qui devient le temps fort. Des masses dépolitisées à fond. Le privé, l'innommable, le quotidien, l'insignifiant, les petites ruses, les petites perversions etc.., visent l'annulation du politique. Exaltation des microdésirs, des petites différences, des marginalités anonymes, des petits intérêts. La banalité, l'inertie, l'apolitisme étaient fascistes. Et le demeurent ! C'est la résistance radicale au social . A tout ce qui fait, incarne, identifie le social, le bien commun. Donc le politique !. Mais il existe encore un autre électorat. Très conservateur celui-là. Celui d'une France silencieuse, tapie et embusquée, prête à prendre sa revanche. Le thème sécuritaire et celui du repli sont les siens. Ce sont ces thèmes favoris des médias qui hantent ces consciences là aujourd'hui. La peur de tout ! Berlusconi a accédé au pouvoir en Italie en s'alliant à l'extrème droite dans un climat quasi-semblable. C'est donc une France vieillissante, très mobilisée qui peut surgir et nous surprendre . Et pendant ce temps, la situation historique est trouble, il peut s'agir d'un bouleversement . Ce bouleversement est conditionné par la confluence, convergence, coïncidence de deux grands facteurs historiques, si toutefois on peut les séparer. L’un, c’est la mondialisation, et l’instauration par celle-ci d’un nouvel univers de significations imaginaires sociales . L’autre, c’est la révolution scientifique, info-communicationnelle, bio-technologiques . Dans ce monde infini et soumis (prétendument) au calcul, il ne subsiste plus aucune forme/norme fixe. Tout y devient volatile et précaire. Impalpable . «La guerre technologique moderne est conçue pour supprimer tout contact physique : les bombes sont jetées de 15 000 mètres d'altitude pour que le pilote ne ressente pas ce qu'il fait. La gestion moderne de l'économie, c'est pareil. Du haut d'un hôtel de luxe, on impose sans merci des politiques que l'on repenserait à deux fois si l'on connaissait les êtres humains dont on va ravager les vies.» Celui qui s’exprime ainsi, c’est Joseph E. Stiglitz, Américain, prix Nobel d'économie 2001, qui vient de sortir hier en France, avant même les Etats-Unis, un livre-réquisitoire, capital, événement : la Grande Désillusion. Lire l’ entretien . Ni chantre du tout-libéral ni militant antimondialisation, Stiglitz est un dissident de premier plan. Un ex-homme clé du sérail institutionnel : en janvier 2000, il a démissionné de la Banque mondiale, dont il était économiste en chef. Entre 1993 et 1997, il fut conseiller économique de Clinton. Depuis, il ferraille contre l'impact des politiques économiques dans les pays pauvres. Il y énonce des exemples édifiants qui abondent sur les arbitrages «antidémocratiques» et les actions parmi «les moins transparentes qu'[il a] connues». Il dissèque les initiatives avortées des institutions financières, humainement désastreuses, mais toujours «conformes aux intérêts et aux convictions de [leurs] dirigeants». Ce qu’il dit encore : c'est la culture du copier-coller, du rapport standard applicable à tous les pays : «Une histoire, peut-être apocryphe, veut qu'un jour, un logiciel de traitement de texte ayant omis de faire un "cherche-remplace", le nom du pays auquel un rapport avait été emprunté dans sa quasi-totalité soit resté dans le document mis en circulation.» Donc convenons qu'il convient de faire gaffe à un copier-coller d'une situation à l'italienne . Comme le point de raliement de la banalité, de l'apolitisme, du refus du social, et du business . Progrès, antidote, recours...Chaussons nos lunettes de myope. L'urgence pour Stiglitz? «réinventer l'Etat». Et pendant ce temps, un combattant qui fait front, José Bové . Vraie figure de la Résistance dans le vaste monde, José Bové fera donc trois mois de prison ferme pour le démontage du McDonald's . Mais seulement après le second tour de l'élection présidentielle prévue le 5 mai. Faut pas effaroucher l'électeur pour laisser filer la mondialisation au fil de l'eau... Berlusconi vire les juges (avant la claque de la grève générale de mardi où 13 millions de personnes ont cessé le travail ! ) et Chirac à la virginité retrouvée, se porte bien . "Il n'est pas question que ma décision puisse polluer le débat électoral. L'application de la peine que doit exécuter M. José Bové sera donc faite à l'issue du second tour", a dit le procureur au cours d'une conférence de presse. Comme si tout ceci va de soi. Normal . Pareil à ce qui se passe un peu partout. Et ce qui a lieu quelque part aujourd'hui ne manque pas d'avoir lieu en bien des endroits différents : un jugement politique ! Le procureur a bien raison. Bové doit se taire. Mais comment le faire taire ? Combien ça coûte pour qu’il la boucle ? Quel bâton et combien de CRS ? Revenons à la France du repli, de l'égoisme et du racisme. Attention ! Le Pen se croit présent au second tour ! Contre Chirac ! Si on se réfère aux derniers sondages, c'est possible ! La situation historique est trouble , et en politique, - je peux en témoigner, le plus inattendu peut arriver ! Un peu partout en Europe, depuis quelque temps cela vote pour des gouvernements ultra-libéraux durs. Il existe une tension dans cette société . Pareil à ce qui se passe un peu partout. Et ce qui a lieu quelque part aujourd'hui ne manque pas d'avoir lieu en bien des endroits différents ! C'est quoi ce qui pourrit le monde sous nos pieds ? Où est la pensée ? Où est l'universel ? La Grande Désillusion Ed. Fayard, 2002, 330 pp., 20 euros.
|
![]()