Chaos? N°253 De Jacques Rancière: "Ce gouvernement pastoral où les élites se soucient paternellement du troupeau et le protègent contre ses propres humeurs rebelles dont on rêve aujourd'hui à voix de plus en plus haute en Occident. Quant à savoir qui doit éduquer ces pasteurs et à quoi se reconnaît leur sagesse, la chose reste plus obscure." A moins de cent jours des présidentielles, il n'y a pas à chercher bien loin la réponse: une droite violente derrière deux leaders tribuns qui vont s'échauffer l'un l'autre. Gare à l'étincelle! Mais je ne vous en parlerai pas plus ce jour préférant sans hésitation vous recommander le dernier livre paru à titre posthume de Cornélius Castoriadis "Fenêtre sur le chaos" (Ed du Seuil). On me l'a offert et j'en suis fort enchanté. Il aborde "la création culturelle, la société démocratique et l'énigme de l'oeuvre d'art". Beau, léger, clair et direct. Comme une parole à domicile avec ses respirations, ses blancs, ses accélérations, ses pauses narratives, le lire c'est l'écouter, et en imaginer par moment un sourire ou un tremblement de la voix, ses éclats et appels d'air qui s'éparpillent pour se poser ailleurs, voir pour se rassembler autrement, une parole généreuse et accueillante pour comprendre. Et pour nous former. Un bouquin à presser comme un citron, à savourer lentement. Pas une machine à fictions mais à affirmer la spécificité de la place de la culture dans une société démocratique, la puissance de création caractéristique de l'être en général. Bref, il nous invite à considérer avec lui la société comme une création de l'imagination humaine. Il en découle que l'avenir comporte une infinité de vérités nouvelles à mettre à jour. Que le monde n'est ni unique, ni fini, ni nécessaire; et que la liberté fait partie de sa structure ontologique; et de toutes les figures de l'esprit, l'art est celle qui nous enseigne le plus directement cette liberté. "L'oeuvre d'art dévoile un Envers qui destitue de toute signification l'Endroit habituel, en créant une déchirure par laquelle nous entrevoyons l'Abîme, le Sans-fond sur quoi nous vivons constamment en nous efforçant constamment de l'oublier. (...) L'art est présentation/présentification de l'Abîme, du Sans-fond, du Chaos.(...) Ce n'est pas la forme comme telle qui confère à l'oeuvre d'art son intemporalité, mais la forme comme passage et ouverture vers l'Abîme." (Devant la guerre). Douce ironie du sort car ce livre m'a été offert dimanche dernier fort opportunément le jour du "sacre" (coût: 3 millions et demi d'€ !) d'un nabot braillard des beaux quartiers qui, durant ces quatre mois à venir, en se dressant sur ses ergos sécuritaires lacérant jusqu'au sang la chair du bouc émissaire, ce petit coq de combat à talonnettes va s'employer à stigmatiser telle ou telle catégorie sociale pour laquelle les merveilles du monde libéral prévoient qu'elle n'a plus droit à rien, et à nous enseigner, ce batteleur, ce qu'est la vie, ce qu'est le monde, et l'univers en trois ou quatre dimensions, voire plus s'il le faut. Et comme le hasard fait bien les choses c'est en découvrant ce livre que je tombe sur cette page dans laquelle Castoriadis rappelle que Shakespeare dans Mactbeth faisait entendre autour de 1600 cette vérité indépassable: "L'homme est un pauvre acteur gesticulant sur la scène...la vie est un conte conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, ne signifiant rien". Je demande, ici encore: osons-nous prendre les poètes au sérieux? Osons-nous entendre ce défi ultime à toute signification établie?" Dit ainsi autrefois de l'homme en général -valeur constante-, m'amène à cette question: que disent les poètes d'aujourd'hui de ce grotesque candidat de l'Intérieur propulsé nuit et jour par la fenêtre des télés et magazines, car n'est-ce pas là aussi l'image incarnée de l'Abîme, du Sans-fond, du Chaos? Et pour conclure, je reprends la postface de "Fenêtre sur le chaos" à propos de Castoriadis: "S'il estimait que, malgré les apparences, "nous vivons la phase la plus conformiste de l'histoire moderne", il savait aussi qu'"il serait absurde de croire que nous aurions jamais épuisé le pensable, le faisable, le formable, de même qu'il serait absurde de poser des limites à la puissance de formation qui gît toujours dans l'imagination psychique et l'imaginaire collectif social-historique". D.D |
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