- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

Holà! N°405.

On n'est pas responsable de ce qui vient à l'esprit. C'est ainsi qu'à l'heure matinale à l'ouverture de ma boîte électronique, puis à la lecture de mon premier message professionnel il m'est venu de regretter d'avoir commis l'erreur, la veille au soir, d'effacer par maladresse l'une de mes dernières chroniques, à savoir celle dénommée "Mayol", datée du 19 novembre. Cette chronique portait sur ma visite de Banyuls et ses environs, du musée Mayol et de son oeuvre ainsi qu'à cette occasion d'avoir appris à connaître Dina Vierny, la muse du sculpteur, mais aussi grande résistante et galeriste de renom. Bref, j'y racontais un moment de mes congés de quelques jours, le récit d'un segment de vie en sorte.

Bon, effacer le texte d'une page html qui fut mal enregistrée n'est pas un malheur en soi, un geste dont on aurait du mal à se remettre. Non, ce qui m'est venu à l'esprit fut déclenché instantanément par la lecture d'un message découlant de celui d'une jeune collègue qui est à son tour partie en congés et en voyage pour une quinzaine de jours, et qui ne trouve pas mieux que, d'un continent à l'autre, d’alerter sa chef pour rappeler à ses collègues tel ou tel point. Sur ma boîte ainsi l’un des premiers messages du matin provenant de ma chef de service était celui-ci: « Rappel de N…depuis les plages de la Martinique : ...".

Ce n'est qu'un échange de mots, une bagatelle, mais néanmoins ça signifie que notre jeune collègue N… en vacances dans les Antilles se soucie de son travail à un point tel que pendant son séjour au soleil, elle poursuit sa tâche. Et dans la foulée notre supérieure hiérarchique nous la montre en exemple, sans le dire bien sûr. Délicatesse et raffinement . Celle donc qui incarnerait l'exemple à suivre, exemple bien qu'excessif et anormal mais très tendance, prépare l'audit de certification qui l'angoisse. C’est une explication. Voire un prétexte visant à se faire mieux voir. Présentation : notre jeune collègue N…n’a pour l’instant pas encore de gamin, sa fonction est d'être en charge du management « qualité », elle en est l’animatrice. Son statut est durable et sans nuage à se dessiner à l'horizon de la carrière qui la concerne. Cela durera jusqu'au jour où elle en fera trop, dit-on.

Du coup, me ressaisissant, comme ainsi se vivent des identités clandestines formant  communauté autour de l’œuvre de résistance, résistance et sens de l’honneur, je transferts cet e-mail à ma collègue D…avec qui je partage les convictions que je viens de citer, et qui me répond ainsi : » Je n'en attendais pas moins de notre belle jeunesse qui, plus par bêtise à suivre l'air du temps que par volonté de s'aplatir devant la direction, fait le beau en croyant agir pour de nobles intérêts alors qu'ils ne sont que le toutou à sa mémère....qu'on n'hésitera pas à envoyer à la niche si les besoins s'en font sentir!... » Je suis en parfaite sympathie avec cette réponse.

Mes expériences passées m’ont enseigné des réactions et des réponses qui amortissent, ou qui temporisent. Mais là ce message adressé tout droit des Tropiques m’a particulièrement consterné. Comme une forme puérile d'incontinence. Pas moins! Car il n’y a plus de retenue. Du moins il apparaît chez elle un problème pour se contenir. On me dira " C’est aussi ça les flux du capitalisme !" Eh bien oui ! Je l’avoue, je sous-estimais la profondeur de la conversion à ces flux. A La Martinique quand même ! le rayon du soleil qui frappe les ardeurs tropicales va-t-il à ce point s’éclipser? Fin des oisivetés sous les cocotiers et de l’échappée belle ! Esprits ensoleillés ayant trouvé un air libre où se répandre, allez-vous rhabiller ! Ah! autrefois Henri Lefebvre disait: "La plage est le seul lieu de jouissance découvert dans la nature par l’espèce humaine". Vieille passion humaine. Passée d’âge. Puisque, d'un point de vue social, les années qui viennent deviendraient-elles celles d'un refroidissement climatique assuré? A la brise du soir hop! un mel à sa chef! comme le pas cadencé du soldat.

Je poursuis. Pour fuir l’asphyxie (cela arrive), se construisaient des moments qui apportent de l’air. Qui permet de se prémunir du « burnout ». Evidemment ça se construisait, ça se créait. Cela s’inventait. C’était prendre un temps, un moment, en général en le situant quelque part, puis lui donner une forme : un séjour par exemple. « Je parts en vacances à la Martinique. Voilà de bien belles vacances pour se changer l’esprit !" Nous adressions alors à ses collègues une fois sur place, par politesse ou sympathie, une carte postale: « Tout va bien ici. La mer est belle, il fait beau ! Je pense à vous sous le cocotier ! Allez! je vous laisse, je vais piquer une tête!» Je cite cet exemple, ça aurait pu être un autre. Par exemple, la dernière carte qui circula fut celle que j’avais envoyé de Lisbonne datée de 2006 : « Bonjour à vous de Lisbonne. Très belle ville. Il y fait bon comme en été chez nous. A bientôt. » La réification d’un grand nombre de rapports humains est perceptible puisqu’à cette carte qui s’inscrivait dans la longue tradition, il n’y a pas eu de suite. Et ma carte de « l’électrico »(le tram jaune et blanc) n’y est pour rien.

Comment cela se passait-elle l’invention d’un moment ? C’était entrer dans un moment qui était une manière de donner forme au flux héraclitéen du quotidien. Cela ne naissait pas de rien. Nous y rêvions à ces congés ! Pour couper ! Pour s’évader ! Pour prendre de la distance ! Pour se reposer! Pour se lover. Pour se ressourcer. Pour repeindre la salle de bain, ou nettoyer les massifs de fleurs, pour la marche ou le vtt, le tir à l'arc pourquoi pas?, etc... Ainsi se forme un moment. Chacun de ses moments a, en effet, besoin d’un dispositif pour s’épanouir : un "break!" Selon le principe de l'alternance, la présence et l'absence. Et un objectif: j'ai à être. En vivant en secret.

Eh bien l’anecdote du message de travail qui provient des Antilles ayant comme expéditeur la jeune collègue en congés –qui confirme bien la capacité de colonisation des esprits par assimilation des méthodes de management- met en lumière la question de ces moments qu’on se ménage. Des moments qui peuvent se construire dans la vie concrète, comme le week-end, le dimanche, les congés. Ses soirées consacrées à soi ou aux gamins. Le moment pour soi, moment aussi de l’exercice d’une pratique manuelle, d’une activité intellectuelle ou artistique (musique, peinture, danse, etc…). Manuelle ou pas. Moment inscrit dans la vie sociale ou pas. Eh bien ces moments libres me semblent de nos jours battre de l’aile. Insidieusement, sous nos pieds il se produit comme un glissement. En gros: sans horaires fixes, la vie entière semble absorbée.

Essayer de faire de sa vie un jardin avec plusieurs mondes (Henri Lefebvre en parle 1,2, 3 & 4 ), sans hiérarchisation spatiale ou d’intensité…voilà ce à quoi nous participions collectivement par la diminution du temps de travail et la déprise de type ARTT. Eh bien n’observons-nous pas un retournement de situation ? Il le semble. Car l’on constate de plus en plus de salariés qui ne limitent plus leurs horaires de travail "Ce sont des semaines de 72 heures pour le personnel des ressources humaines!" se plaît à dire le "préfigurateur" saluant les "héros" à chaque réunion. Et c'est vrai, de plus en plus nombreux sont ceux qui passent des soirées entières au bureau, ou qui se reconnectent au réseau intranet de l’entreprise depuis leur domicile et cumulent un nombre d’heures incalculables de disponibilité totale au profit de leur employeur. Ou qui mangent plus vite pour gagner plus ou pas, le midi, ou mangent sur leur lieu de travail. Si le phénomène s’étend de façon douce « Oh ! moi je consulte mes mails de la maison ! Et on peut me joindre sur mon portable. Pas de problème !», insidieusement la vie entière se retrouverait colonisée…Dès lors, l'époque est sur une pente glissante idéologiquement consentie qui ramènerait le souci de soi à une émotion ancienne.

Et je me plais quant à moi de penser à ce que contenait cette chronique disparue à jamais mais qui continue à me transporter sur la colline des muses.

D.D

Chronique.

Sauf que, sauf que… (sauve qui peut ?, non, excusez-moi, je divague. Mais tant que j’y suis…ce mot « divague »… : en Afrique les cochons sont « libres » dans la campagne et les africains disent « les cochons sont en divagation »… aux Antilles aussi, peut-être ? mais revenons à nos moutons…)

Sauf que, sauf que… nos moutons justement…

Vous parlez de bureau, d’employeur et surtout de lieu de TRAVAIL….Mais, monsieur, à part vous et quelques autres, qui parle encore de  TRAVAIL ? (ceux qui pourraient encore utiliser ce mot n’en ont pas !)

Les autres ? ces dames dont vous parlez sont animatrices, préfiguratrices, elles sont « occupées », voire « très occupées » selon leur hiérarchisation, et SATISFAITES de l’être !

Et puisqu’elles ne « travaillent » pas, elles ne savent plus (on a tout fait pour) où s’arrête le temps privé, le temps public, elles peuvent se brancher partout sur le réseau, à tout moment, elles n’ont plus cette coquille dans laquelle vous savez encore vous réfugier… « le public, dit Henri  Lefebvre , en 1981, dans « Critique de la vie quotidienne »,  subordonné au pouvoir de l’Etat, peut aller trouver chez lui l’individu « privé », et le tirer de sa coquille comme un escargot comestible » dans cet « émiettement du temps et de l’espace, du travail comme du loisir …»

J’ai suivi le lien « Henri Lefebvre » et je suis tombée sur Soulages, de l’ocre, en sable, sur la toile, de l’eau…manquaient les cocotiers, mais non de dieu : SOULAGES !!!!!

http://www.ina.fr/art-et-culture/beaux-arts/dossier/1416/pierre-soulages.20090331.fr.html

Françoise.

17/12/2009-10:00