Qui est Milou?

Arte, lundi soir. Happé par  l'Internationale que Stéphane Grappelli interprète pour le film, je me suis payé une savante veillée devant le film de Louis Malle: Milou en Mai. Une jubilation, cette chronique-comédie distanciée de mai 1968,vu d'une grande demeure du Gers, à l'écoute de la TSF à lampe qui tombe en panne faute de courant.

Je raconte l'histoire de ce film frais . Au cours de ces longues et chaudes journées de mai, impossible d’enterrer la mère de Milou, en raison de la grève des fossoyeurs. La famille qui se retrouve là pour les funérailles et le partage de l’héritage, décide alors de creuser dans le jardin. Les membres de la famille mangent, boivent, discutent, et les tensions banales autour de l’héritage montant ils passent évidemment par s'engueuler comme des chiffonniers, et parmi ceux-ci Miou-miou est épatante dans le rôle d'une bourgeoise coincée. Tout cela sous le regard fermé et la bouche grande ouverte de la défunte allongée sur son lit. Mais les folles journées de Mai jubilatoirement émouvantes pour la chair nerveuse, font souffler lors d'un pique-nique doux et délicieux, un agréable frisson d'utopie de communauté idéale, vite rattrapé par la grande peur des bourgeois chichiteux qu'ils sont quand la radio annoncera le départ de De Gaulle, et la vacance du pouvoir. Balayé par un vent puritain et d'anticommunisme, ce petit monde aura affaire alors à une sorte de panique moralisante. Qui est Milou? c'est Michel Piccoli, lumineux Milou qui a "comme le disait Voltaire décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé" et crie "Vive la Révolution !" sous les tilleuls, un verre à la main. Lui, dans l'affirmation de la vie et de la sobre ébriété, veut garder intactes les traces de son enfance, qu’il conserve dans son sourire et la rivière dans laquelle il pêche les écrevisses. Bref, dans cette histoire construite à partir de cette situation étrange qui exacerbe les antagonismes et révèle la vraie personnalité de chacun quand les événements extraordinaires l'obligent à sortir de son train-train quotidien, Milou se voit passer par le programme tv de Ouest-France lundi, pour "un grand enfant".

Si par coïncidence Chirac venait de parler quelques instants plus tôt, comme De Gaulle pour reprendre la main sur les événements insurrectionnels, j'en étais moi à me souvenir de ma grand-mère sur son lit de mort entourée de ses proches, de leur tristesse et de leurs rires aussi paradoxalement "quand les nerfs lâchent..." dit-on. Je me suis surpris à me rappeler qu'il me restait d'elle son regard, que j'ai connu du jour de ma naissance à l'heure de son décès à 98 ans. Un regard de bonheur, d'amour, de bienveillance, enfin de je-ne-sais-quoi, mais qui, par ses yeux rieurs, me remplissait, me nourrissait, m'élevait. Je ne me souviens finalement de peu de choses d'elle sinon son style, sa posture, vêtue de noir sa vie durant, avec un tablier, et ce visage heureux qu'elle me portait en toutes circonstances.

"...pourvu que celui qu'il aime croie en lui" dit Marcel Conche (Analyse de l'amour et autres sujets). Je n'aime pas ce mot croire, mais voyez-vous, le regard de ma grand-mère, je pense que c'est ça. Une croyance-confiance, un regard qui dit qu'il a reconnu en moi une graine d'homme qui est déjà debout; et peu importe "l'appréciation" négative, la dépréciation de ceux qui théoriquement savent (les profs et les parents et inversement), peu importe la rêverie en fond de classe, les genoux écorchés, ma grand-mère savait. Ce savoir-là, il ne peut que passer dans le regard. L'enfant en a dès le plus jeune âge l'intuition et c'est cette lumière qui le fera redresser les épaules, chaque jour. Bon, je grandiloque...je grandis-loque? peut être,oui, ceux qui n'ont pas instillé un jour cette force là...

A 9 ans de distance, selon les critères de jugement du quotidien régional serai-je aussi moi, comme Milou, bientôt une fois arrivé à cet âge fatidique: "un grand enfant" de 60 ans?

DD

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