Prunes.                                                                                        N°232

Et c’est pas pour la rigolade qu’on échange des prunes cette année! Il faut dire aux élites, aux sociologues, aux hommes d'études et de statistiques que le lien social, le vivre ensemble, la relation à l'autre a très bien fonctionné cet été durant cette saison providentielle en prunes. Les échanges ont été au beau fixe ces semaines-ci de profusion fruitière. Faut le dire, le faire connaître, le remarquer: les prunes c'est peut être mieux que le mondial de foot pour fédérer en profondeur les populations. Bon, si l'échelle n'est pas la même, l'implication humaine en service rendu non plus. En toute logique se sont d'abord dans les territoires excentrés, et donc plutôt défavorisés, peu mondains que les échanges ont été les plus réels.

Echange entre consommateurs?. Creusons. En réalité, à une production rationalisée, expansionniste, centralisée, spectaculaire et bruyante, fait face une production d'un type tout différent, qui a pour caractéristiques ses ruses, sa clandestinité, son murmure inlassable, en somme une quasi-invisibilité puisqu'elle ne s'affiche pas en public, n'investit pas les places de marché, n'est pas perceptible en tant que donnée économique. Cela fonctionne de main à main, de voisin à voisin, de connaissance à connaissance, d'amis à amis, de parents à enfants, de passants à passants, d'inconnus à inconnus. Expérience initiale, voire initiatique pour les plus jeunes. J'y vois du fondamental: le plaisir de donner. Et celui de recevoir. Le régal de faire profiter de cette abondance. Une attitude "ordinaire" marquée par les usages, qui présente, le don une fois accompli, des empreintes d'actes, donc une historicité sociale, une mémoire. A reproduire. Donc, l'échange. En connivences. Bref, il s'agit d'un usage populaire de toi à moi, je te donne tu prends et vice-versa. De cette abondance de production de prunes, d'en faire bon usage -gare toutefois à ce laxatif doux-, soit donc de réguler le "surplus", en ne laissant pas perdre les bonnes choses. C'est là que commence la suite de l'histoire.

Consommer, conserver, cuisiner, converser, donner, recevoir, autant de manières de faire quotidiennes exclues du discours scientifique, économique, chiffré, où s'épelle les produits-spectacles de l'économie productiviste. Par pratiques familiales ou réseaux de relation, les tactiques de l'art culinaire sont ré-activées: quel sucre pour en faire de la gelée, quel dosage, quelle cuisson? Trouver les bocaux, s'en échanger. Faire appel et compter sur les savoir-faire acquis.

D'autant qu'il va de soi qu'il n'est là nullement demandé le certificat d'authenticité "bio" puisque la cueillette se fait sous le prunier même. Occasion donnée que nous avons à rendre à celui-ci les honneurs qu'il mérite. Sous certaines précautions, en adoptant la forme royale de la politesse à son égard. Pour sa vigueur et sa générosité d'arbre fruitier, ses élancements. Lui signifier qu'il présente grand intérêt à nos yeux. En ramassant ses fruits à son pied puis en les mangeant immédiatement sans même les essuyer, en le regardant, le contemplant, en reconnaissant en lui un grand compagnon d'existence pour sa tranquille lucidité. J'imagine sans peine nombre d'entre nous lui parlant, parfois ronchonnant contre lui parce qu'il ne met pas de bonne volonté à collaborer chaque été. Opportunité offerte à ouvrir son jardin à l'autre, d'en faire la visite, d'en distinguer les couleurs, les saveurs, les plantes, et sa quiétude, propice à ré-exercicer cette forme de culture qui est en train de disparaître.

Honneur au prunier qui, sans gestes brusques, sait faire tourner la roue des saisons: printemps, été, automne, hiver. Et qui suscite en douce un type de culture, d'individus, d'échanges. Une manière de vivre, de la sagesse: tirer parti de ce que les circonstances nous offrent. En savourer les instants. Sans longs discours pour nous entendre, la capacité à savourer les plaisirs simples, de s'accorder à eux. L'art du fruit qu'on partage n'est pas peu de chose. Autrement dit: il ne compte pas pour des prunes.

 D.D  

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