L'Edition papier en format PDF

 

La vie est tellement douce ! Pour l’heure. Pile 8 heures. Lieu : quai de gare de Rennes. A la descente de wagon, dans l’alignement exact du quai, entre deux lignes, celle des wagons sur la droite et celle de l'escalier sur la gauche. Dans la projection de ma marche. En avançant je verrai mieux, me dis-je. Pour l’heure, je vois le tout, mais peu les parties, j’avance dans le brouillard, brouillard orangé dans lequel se détachent des silhouettes sombres dues à l’éblouissement d’un soleil perpétuel, un cœur fugitif, un oui à la vie. 

L’Hymne à la vie, un oui à la vie-étrangement lumineux. Propice à une bonne disposition d’enthousiasme et d’étonnement. Cela m’a surpris, et cela me ravit ! le côté merveilleux de la vie, dès lors que l’on ne peut rien changer du désordre de la vie. Océan de joie. Toutes mes nuits, et mes journées, j’ai été hanté, comme beaucoup d’autres, par l’image des enfants victimes, sacrifiés, oubliés dans les décombres. D’un coup ce rappel : la vie est tellement douce ! Aussi.

Dans ma besace noire, pourtant, cette pensée lumineuse  de Nietzsche, cité par Heidegger, à propos de « la pensée la plus abyssale » :« Un esprit fortifié par les guerres et les victoires, pour lequel la conquête, l’aventure, le danger, la douleur elle-même sont devenus des besoins, une accoutumance, une sorte de méchanceté sublime et de témérité dernière, cet esprit est issu de la vengeance. Vengeance exercée sur la vie elle-même, vie factice et sans culture… il y a vengeance quand un homme qui souffre beaucoup de son impuissance vis-à-vis de tout ce qu’il ne comprend pas prend la vie sous sa protection. " Citation qui me semble coller aux événements, à cette Amérique à dé-Busher, et aux événements à venir puisque la Syrie apparaît aujourd’hui dans l’œil du cyclone d'un «choc des civilisations» (allégorie poétique de mauvaise augure! ).

Dans ma besace de nylon noir, encore, cette autre pensée lumineuse  de Nietzsche, cité par André Comte Sponville lors d’une réplique à une intervention d’un auditeur, hier soir, dans le cadre d’une conférence qui se tenait à Saint Malo : « Je croirai en Dieu quand les chrétiens auront des gueules de ressuscités. »

Le thème de la conférence portait sur l’Amour. Son cadre : « L’esprit au large », à l’initiative du lycée catholique de la Providence. Avant que cela commence, petit détail : sur les sièges des premiers rangs, étaient posés des petits cartons blancs portant l’inscription en noir « Réservé ». Renseignements pris, cela voulait dire « Réservé pour les élèves ». Pardon pour la délation, mais voici le constat au bout de quelques minutes : des rangées de cheveux blancs . Les cartons blancs ayant fort habilement, ou bien opportunément glissés d’eux-mêmes tout naturellement, en un clin d’œil et un tour de passe-passe, sous les sièges sans que laisse paraître un instant sur les visages de ces crinières grises malouines mal élevées s’asseyant, une quelconque gêne ou indisposition passagère comme une brusque transpiration qui blanchit la face, ou une rougeur inconvenante. Pour écouter le philosophe de la Sagesse, jouer des coudes est la preuve des grandes aisances qui codifient les statuts sociaux n’est-ce pas ?, quitte à manquer de respect envers ses propres enfants « que l’on aime tant ! ». Cependant les mômes n'avaient qu'à être à l'heure !

Mais bon, Nul ne peut philosopher pour un autre. Ainsi dans la danse des atomes, autre citation dans la profondeur des espaces de ma besace noire, cette pensée abrupte de Spinoza rappelée par l’auteur du Traité des petites vertus et de L'Etre-temps : « L’amour est une joie qui accompagne l’idée d’une cause extérieur », puis celle-ci : « Je me réjouis que tu existe ». Ces deux citations de Spinoza découlaient de l’idée centrale d’Aristote : « Aimer c’est se réjouir ».

J’adore ce que je trimbale en ma besace noire. Dans ses profondeurs, il y a aussi cela d’Heidegger : « Le langage est la maison de l’Etre. Dans son abri habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont les gardiens de cet abri. » Dans L'Etre-temps, Comte Sponville dit autrement: "C'est le silence, non le langage, qui est la maison de l'être: dans le pur présent, la succession pure." Et cela me semble vrai aussi. Et l'un et l'autre.

Aimer le langage et jouir de se réjouir d’en jouer, c’est comme ce soleil intrépide qui surprend tout un quai de gare à en faire dérailler l’usager, comme vous le constatez présentement. Ou comme la joie pétillante de Comte Sponville qui swingue à la citation. La vie est tellement douce sans les guerres des déclencheurs d'Apocalypse,  qui aujourd’hui avec Bush transforment le " projet pour une paix perpétuelle " de Kant en " état de guerre perpétuelle ".

Question langage, j'entendais parler Claudio Magris, écrivain et penseur italien, il évoquait le bateau de papier. "Ecrire sur le papier, sachant que la vie va détruire ce bateau. On transporte les choses de la réalité à l'écriture. C'est un voyage." disait-il sur Arte. Et il poursuivait ainsi:" J'aime beaucoup ces personnages qui sont comme des notes en bas de page. C'est toujours l'humanité, l'universalité, la grandeur. On les trouve dans les nomades. Dans leur existence, quelque chose d'universel. Ce sont des partisans, des résistants." J'aimais entendre sa voix rocailleuse aux R prononcés.

A propos de gardiens d’abri, ou de leur absence, parlons du musée de Bagdad, ou du moins de ce qui reste du musée archéologique de Bagdad, pillé pendant 48 heures. 80 pour cent des collections détruites,170 000 pièces légères volées, les sculptures lourdes décapitées à la masse telles des statues de Saddam, la mémoire de Ninive et Babylone saccagée. 

Dans cet abri habitait la trace du premier langage, de la première écriture sur tablette d’argile et autres signes des œuvres premières réalisées par l’animal Homme, qui se relevant, se distingua alors des autres espèces, sous l'éblouissement d’un soleil perpétuel, entre Amour et Barbarie. Selon Heidegger encore, qui sait l'homme près de l'animal: "L'homme, cet animal là, n'a pas encore commencé à penser." L'homme est à l'aube de l'humanité, s'il ne se rendort pas...

C'est là, entre le Tigre et l'Euphrate, que tout a été inventé: l'écriture, les mathématiques, l'astronomie... Alors le Musée de Bagdad, était habité de 8 000 ans d'histoire et de l'origine de la civilisation...Y habitait entre autres une statuette de Tell-ès-Sawwan, vieille de 7 000 ans. Objet de culte de 7 à 8 centimètres, d'un "modernisme" stylisé qui selon les observateurs faisait penser aujourd'hui à une sculpture de Brancusi. Avec son caractère allusif des yeux faits de losanges en nacre, fixés à l'aide de bitume (le pétrole de Mésopotamie est déjà lis à contribution!), cette statuette exercaient sur le visiteur une véritable fascination. Autre disparition: la tablette d'argile à écriture cunéiforme de Tell Abu Harmal remontant au babylonien ancien. Vers 1800 av JC. Le texte écrit pose un problème de géométrie et annonce la solution qui sera apportée par Pythagore. Selon les experts, Il était bouleversant de découvrir en Mésopotamie un texte scientifique rédigé en caractères cunéiformes qui annonce treize siècles avant le mathématicien grec les prémisses de ce théorème ânonné aujourd'hui par tous les écoliers du monde: dans un triangle rectangle, a2=b2+c2. Disparue aussi: la tête de marbre blanc provenant du temple de Jemdet Nasr, à Warka. 3200 av JC. Les yeux et les sourcils étaient marqués par des incrustations . Un visage extraordinairement émouvant et sensible, dont l'ovale cerne une bouche sérieuse et encadre les yeux en amande mystérieux. Les sourcils réunis à la racine du nez barrent le masque de leur ligne arquée, alors que la coiffure, comme plaquée, est séparée par une raie médiane qui souligne la symétrie de l'image féminine.

L'homme était à l'aube de l'humanité. Mais les soldats américains viennent encore de tirer sur la foule ...

 

 Chroniques