Algue.                                                                                  N°315 

Devant un étal d'algue fraîche Chez Lasseron Ty Breiz, samedi dernier je rencontre une jeune étudiante chinoise moderne, ouverte, curieuse, qui est actuellement en stage dans une usine de porc à Dol de Bretagne. Et c'est elle qui, dans un français impeccable, me recommande la préparation de l'algue bretonne de Saint Jacut de la Mer, soit en salade soit cuite à l'eau. On parle de ses études (c'est sa 3ème année en France), et de sa longue coupure d'un an avec ces parents qui résident près de la frontière de la Corée du Nord.

Puis elle évoque le fait que les Chinois ne comprennent plus ce qu'il se passe en France à leur égard à l'occasion des JO de Pékin, c'est à dire cette montée subite d'animosité médiatique à leur encontre, qui les atteint comme une insulte car la France était pour eux justement le pays de référence promoteur des Lumières. Elle me cite que les "événements au Tibet" ont commencé par un pogrom de commerçants chinois par des "tibétains"-pourquoi les médias sont-ils si discrets sur les lynchages anti-chinois au Tibet?-voir l'enquête "arrêt sur image". Du coup, ayant perçu dans son propos une interrogation je me trouve face à elle à tenter d'essayer de comprendre moi-même la poussée de fièvre médiatique sur cette question, y compris la position officielle de la France sur les JO en Chine et le Tibet qui est loin d'être une limpidité absolue.

Par delà cette question c'est le "métier d'étudiant chinois" en France qui m'épate car frappé par l'intelligence de l'éclairage interprétatif de mon interlocutrice. A savoir que pour un étudiant chinois, entrer dans le langage, c'est d'abord entrer dans l'institution imaginaire de la société française. Et compte-tenu de ce que devient celle-ci d'un jour à l'autre, entre les rafles et camps de rétention à la française pour sans-papiers qui laissent le pays indifférent et les indignations à bon marché, à géométrie variable, et à fond la zapette qui donnent le tournis, ou encore l'organisation intégrée à l'Otan avec l'envoi de 800 soldats supplémentaires en Afghanistan, je me trouve bien en peine de lui apporter un éclaircissement utile.

Après cette rencontre très agréable, suite à une courte recherche sur le net je tombe sur ce texte signé René Barbier relatif à une thèse présentée par une étudiante chinoise en France: "Cornélius Castoriadis a axé toute son oeuvre de sociologue et de philosophe sur la question de l'institution imaginaire de la société, c'est à dire de la façon dont les formations sociétales, dans leur développement historique, n'arrêtent pas de créer des significations sociales qui ne peuvent être réduites à une quelconque rationalité ou à un groupe déterminé dans lesdites sociétés. Ces significations imaginaires sociales se donnent à voir par le biais d'institutions qui comportent nécessairement cet élément imaginaire à côté de l'élément fonctionnel directement lié aux nécessités du réel rencontré. La langue est l'une des premières institutions que rencontre le petit enfant pour pouvoir devenir un être humain.

On supposera donc que dans les sociétés dont les cultures sont, comme en France et en Chine, à ce point radicalement différentes, l'étudiant non francophone se trouve, d'emblée, dans une posture d'étranger qui l'empêche de comprendre, véritablement, les subtilités de l'implicite langagier en France.

Entrer dans la langue française, c'est entrer dans l'imaginaire de l'histoire de France. Le véritable métissage culturel commence à ce point. Evidemment, la réciproque existe pour un Français désireux de connaître la culture chinoise et, surtout, faire des études en Chine. Il semble bien, dans cette interprétation, que l'épreuve est de l'ordre de l'impossible.

Réussir ses études pour un étudiant chinois ne consiste pas simplement à s'affilier (au sens de faire partie d'un groupe institutionnalisé et d'en connaître les us et coutumes les plus importants). Sur ce plan l'affiliation institutionnelle n'est qu'une facette de la compréhension d'un imaginaire plus vaste que l'étudiant doit appréhender autant par son intellect que par son intuition."

Tout compte fait il se peut que ma jeune chinoise rencontrée à Dol soit devenue la mieux placée pour comprendre ce qu'il se passe ici. Quant à l'art d'accomoder les algues -en salade avec beaucoup d'ail, des graines de sésame et du piment, de l'huile et du vinaigre, ou en potage au tofu comme cela se pratique en Chine dans sa province natale où l'algue sous forme de légume d'accompagnement y est consommée et appréciée depuis longtemps, alors qu'ici commence seulement sa présentation aux conso-mateurs en tant que grande nouveauté culinaire au goût iodé et à l'atout nutritionnel indéniable- qu'il contribue ainsi au "métissage culturel Orient/Occident, en fonction de la spécificité de l'institution imaginaire de la société chinoise et française", m'enchante. Vive Chez Lasseron Ty Breiz!

  D.D

 

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