« Every day, I have the Blues ». Le temps court et pourtant j'ai l'impression un instant d'un prompt come-back en tout début des années 70. Tremblement de mémoire car je viens de redécouvrir le Blues&Boogie-man, Memphis Slim. Un must! Voix cuivrée, tendue, vibrante, mains immenses qui lui permettaient de chatouiller les touches sur une octave et demie, le tout remis à jour grâce à la sortie d'une compilation "ParisMississipiBlues" qui comporte deux CDs de morceaux enregistrés entre 1962 et 1972. Sans en être féru, c'est franchement un vrai bonheur de vous en parler parce que je l'adore toujours autant. En plus son album vinyl, loin de la vallée des pleurs, loin de rouler dans le noir, que l'on me fit entendre alors fut pour moi autrefois une clé existentielle, douce et magique, perles de tendresse, sanglots de l'ivresse, mais je ne vous en dis pas plus, votre chroniqueur sans servitude se fixe tout de même des limites. Chroniqueur du blues, ce jour, j'y suis j'y reste car par entrefait, tout à l'écoute de Slim, je vous fais part de cette anecdote. En ouvrant un bouquin qui date (69): "le Vif du sujet" d'Edgar Morin, un ouvrage un peu jauni, acheté dans une librairie à livres anciens de Bécherel. Sur pression du pouce, au défilé des pages, je viens de tomber page 44 et sa vis-à-vis, sur deux coups de crayon à papier, en forme de parenthèses uniques, soulignant ces paragraphes: -paragraphe coché en page 44:"Le processus le plus courant de la bonne-mauvaise foi est de considérer autrui comme "con" ou "salaud". J'ai sans cesse -non, pas sans cesse-réagi contre D. et R. qui abusaient de "salaud" et de "con". J'ai toujours voulu me refuser à employer ces deux mots. Je n'ai pas toujours réussi. Mais le mot, lorsqu'il m'échappe, déclenche en moi le signal d'alerte." -paragraphe coché en page 45:"Mon effondrement, après l'irritation, ç'a été la capitulation. J'ai pensé que c'était fini, qu'il fallait se retirer du jeu, tout abandonner, et chercher le trou pour crever." Du coup je veux en savoir plus sur ce lecteur singulier d'Edgar Morin, qui coche deux bouts de textes sur un bouquin de 380 pages. Re-pression du pouce et je tombe sur un plus long trait vertical qui coche ceci: -en page 237: "D'où, vraiment, une sociabilité horrible dont seule l'habitude nous fait oublier la disgrace. La bile est secrétée en flux constants; l'obsession de sa propre grandeur se convertit en rapetissement obsessionnel d'autrui et se traduit en perpétuels ragots; le ragot qui est la monnaie d'échanges intellectuels de base, le sou, a pour fonction de transformer en lilliputiens et bouffons les confrères du petit monde. Pour des riens, la méchanceté et la haine se déploient et le ragot révèle la bêtise, la bassesse, la lâcheté de l'autre. On en arrive très rapidement aux "ah! le salaud!", "il a fait quelque chose de dégueulasse". Tout ceci dans l'égocentrisme le plus forcené, donc le plus naïf: celui qui monnaie de tels propos, se plaint, dès qu'il en est victime, d'être sali et calomnié. Les amitiés s'étiolent rapidement pour des "raisons" littéraires ou politiques. Dans le désastre de l'amitié, il subsiste un masque de camaraderie, des liens de clans. Les îlots fraternels sont rares, inattendus. Et en même temps ce petit monde est soleil dont les rayons vont jusqu'à Santiago et San-Francisco. Je supportais tout ça, avant; j'avais même besoin, comme d'une drogue, de contacts avec le petit monde. Mais à mon retour, j'ai -passage souligné par le lecteur-ressenti cette fatigue hépatique qu'on nomme écoeurement; le petit monde n'avait pas cessé de tourner autour de lui-même; les futilités, ragots, petites hystéries n'avaient pas cessé. Non, ce n'est pas réaction de "moraliste", c'est le sentiment que ce n'est pas possible de vivre ainsi, de caricaturer ainsi sa propre vie." -paraphrase marquée en italique dans le livre. La rude école du Négatif en dit assez long dans ce qu'il en est de la relation des humains entre eux. A lire tonton Edgar, on se fait connaître dans le monde mondain plutôt en morflant. Blues du lecteur et blues de l'auteur. L'un est utile à l'autre et vice-versa. Ces bouts de texte tirés de leur contexte, en disent long quand même sur le monde mondain que semblent partager et l'auteur et son lecteur. Ou du moins sur la représentation qu'ils se font d'eux-même. Pour encaisser les coups durs du négatif faut ruser et travailler dans l'ombre pour réextérioriser cette négativité. Morin l'écrit, un lecteur le relève, le fait sien. Faïence qu'on recolle. On dira que l'affect s'ajuste. C'est le blues."Bad Life Blues" comme le chante Buddy Guy. A cette anecdote s'ajoute, dans l'entrefait, un film diffusé par Arte hier: "Violence des échanges en milieu tempéré". Là, pas le même monde mais celui du travail des travailleurs -celui dont Marx nous a un peu éveillé là-dessus-, c'est encore plus violent, plus froid, plus cynique: un jeune cadre consultant en management découvre que la mission dont il est chargé a pour but de supprimer des emplois. Phrase entendue: "C'est quoi un audit exactement?" Tableau très juste de ce monde du travail aux multiples audits mais qui laisse sur la paille ces travailleurs qui sentent venir la catastrophe mais n’osent rien faire de peur d’être dans la charette..Bref: bon à se faire un point de vue de ce qu'ont en tête les "corbeaux", cette jeune génération de gris vêtue comme ombre sur les murs, qui se la joue malin dans le néant de sa vie artificieuse tout droit ventriloquée par le capitalisme moderne de dépeçage. Dépeçage des connaissances, des relations, des corps, des êtres, du temps...A voir absolument. On y voit clair, on voit enfin les vraies choses de la vraie nature. Occasion donnée, dans la foulée, pour annoncer le nouveau Costa-gavras qui paraît-il, frappe là où ça fait mal. DD |
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