Le 15.

De Peter Sloterdjik, ce texte trouvé sur les étagères de Lieux-dits rayon "Tourne la page": "Je découvre dans le "je meurs" heideggerien le noyau de cristallisation autour duquel peut se développer une philosophie de la réalité du kunisme renouvelé. Aucune fin du monde ne doit s'éloigner de cet à priori kunique:"Je meurs", au point que notre mort devient moyen d'une fin. Car c'est justement le fait que notre vie est privée de sens -un fait autour duquel se déversent tant de bavardages sur le nihilisme-qui justifie son grand prix. A la privation de sens ne s'associent pas seulement le désespoir et le cauchemar d'un Dasein accablé, mais également une fête de la vie, créatrice de sens, une conscience énergétique dans l'ici et maintenant, une fête océanique." Qui veut en savoir plus sur le kunisme, voir Diogène.

Du coup, le "je meurs", comme une matière, une denrée, une substance, un schiimilblic, peut-il se mesurer? La preuve par ma prise de sang. Je viens d'en recevoir le bilan d'analyse: c'est bon! Je m'explique: l'analyse est faite dans le cadre de mon travail, payée par l'employeur afin d'être autorisé à utiliser un véhicule de service. A l'instauration de cette pratique, j'ai été contre, et même très contre jusqu'au dernier des derniers des contres. Motif invoqué fièrement: l'intégrité de soi. Désobéissance absolue quelques années durant. Jusqu'à l'accepter finalement. Vaincu. Alors pour ce faire, j'en ai retourné l'usage et depuis je me regarde vivre à travers le bilan sanguin de chaque début d'année. Ainsi j'observais depuis quelques années une nette montée du cholestérol qui aurait dû me conduire tout droit sur un traitement ordinaire quotidien, tant préventif que curatif. Question d'âge me disait-on, car sans reproche du côté alimentaire. J'ai donc attendu de franchir le demi-siècle, et m'en étant fait une raison j'allais me rendre insouciant chez mon docteur familial généraliste. Surprise: mon taux de cholestérol, cette décennie passée, a choisi de régraisser. Réaction de mon collègue mis dans la confidence: "C'est l'âge! C'est une question d'âge!". Ah! bon, et l'inverse aussi. Pratique. Alors "je meurs" beaucoup moins moi sur ce plan là. Impression.

Je meurs, je meurs pas. Pour le savoir, si c'est samedi appeler le 15. C'est d'ailleurs ce numéro qui m'a amené samedi soir dernier, aux urgences. Une mauvaise chute, une mauvaise réception sur l'épaule, due à un malaise peut être, et un samedi à la campagne se solde aux urgences à Saint Malo. Enfin, moi, j'accompagnais seulement. Et j'ai attendu 4 à 5 heures dans la salle d'attente des urgences de l'hôpital. Occasion donnée pour vivre intensément les méfaits -couleur Cour des miracles un peu- de cette période de montée de sève et de pleine lune. "Autant de travail qu'en jour d'été" quand Saint Malo dresse sa voilure de grande ville des côtes françaises, me dit-on à l'accueil. Occasion m'a été donnée en sus de découvrir M6 qui déroule son ruban de pub de toilette double épaisseur d'un poste-dérouleur scellé au mur, en surplomb d'une cabane de gosse en plastique. Le "je meurs" pour moi ce fut de subir M6, 5 heures d'affilée. Les temps nouveaux ressembleront-ils à M6? Si c'est notre destin, y a pas un pli, une seule solution: la révolte!

La mesure du "je meurs", je poursuis. Face au Destin, qui est la mort, la mort qui vient, seule la révolte pour la liberté importe dit Jean-Paul Sartre. C'est la pensée tragique. Chacun face à son destin, soit se résigne, soit se révolte et crée. Comme à l'égard de tout ce qui incarne ce destin concrètement. Soit donc contre toute pensée conservatrice. Puisque du Destin c'est la mort. Donc à l'encontre de toute institution qui, par nature, est auto-conservatrice, dans l'âme comme dans les fesses, et ne pense qu'à ça quel qu'en soit le sort et le prix en vie qu'en paieront ceux qui la soutiennent. Comme à l'encontre de la société qui enferme ces derniers dans des obligations définies et qui ont été définies sans eux, et toutes choses qui les retiennent captifs comme autant de leurres. D'où, j'ouvre la parenthèse, la fonction salutaire d'interrupteur à stress qu'ont nos sites, ici et, et notre radio, je la referme. Car qui dit "leurre" dit "appât", qui dit "appât" dit désir. Diogène le kunique observait déjà que l'on encombre sa vie d'innombrables choses dont on n'a pas besoin. D'où la révolte créatrice de sens. Pour la liberté, cette conscience énergétique au pouvoir de réflexion donné sur soi-même, qui établit un état d'organisation de notre être dans ses rapports avec lui-même et avec le monde. Là, aussi, -et je complète la Chronique précédente- Paul Rebeyrolle le savait.

Peser et penser pour mieux saisir son "je meurs". Derrida disait qu'en latin, peser et penser se disent "pensare". Donc, si ce même mot qualifiait les deux actions, c'est que c'était la même. De Derrida encore, cette observation, à savoir que le poids d'une pensée se dit "examen". Or l'examen en latin signifiait l'aiguille de la balance. Tout est donc issu d'une pratique. Donc, d'une utilité.

Exemple probant pour mesurer son "je meurs" propre à soi: inscrire sur ses tablettes l'examen sanguin façon bilan de santé et l'examen de conscience façon vide en soi-même. Bref, ce que je souhaiterais qu'il en ressorte en ce qui me concerne s'exprime sous ce conseil de Lao-Tseu:"Retourne à l'état de bois brut" (Tao-te-king)

"Or, qu'en est-il de l'individu qui a ainsi simplifié sa vie? -se pose la question Marcel Conche, dans "Philosopher à l'infini". Il est semblable à l'homme de toujours -l'homme de la nature, j'entends: qui, en quelque lieu ou époque que ce soit, si différentes que soient les structures familiales et sociales, les institutions, bref les formes fixes, a affaire au jour et à la nuit, au soleil et au ciel des astres, aux phénomènes de l'atmosphères, à la nécessité de se nourrir et de protéger son corps, enfin au phénomène humain par excellence: la rencontre de l'autre." Ce qui conviendrait à Diogène le kunique.

DD

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