Les hasards qu'en dites-vous ? C'est ce qui m'étonne et me réjouit en ce moment, le hasard. Hasard de l'humeur, hasard du sentiment, hasard du plaisir, hasard de la volonté, hasard des pensées, hasard des souvenirs, hasard des rêves, hasard des gestes, hasard de l'ennui, hasard des angoisses, hasards des soucis, hasard des contradictions, hasard des faits, et bien sûr hasard des choses, et des situations, des rencontres, etc...

Comment s'éprouve alors ces hasards ? Car si la réunion de tous ces hasards forme un tas, un tas tôt ou tard, ce tas de hasards aboutira, aussi grand qu'il soit, tout agrégat d'imprévus qu'il soit, et tout enchevêtrements insolites qu'il soit, à une connaissance, à de la connaissance, à de l'expérience tirée d'une autocréation spontanée.

Ce qui fait que le hasard, qui peut tout faire, pourrait bien avoir réellement tout produit, comme le pense Lucrèce, le philosophe antique.

C'est du moins le cas pour cette chronique, qui relève à coup sûr du hasard, croyez-moi. Ainsi par hasard, je viens d'ouvrir un petit carnet à spirale retiré de ma besace , un aide-mémoire que j'ai depuis oublié sur lequel j'avais glissé quelques notes en assistant à la conférence consacrée à l'amour que tenait le philosophe connu André Comte Sponville, à Saint Malo au printemps dernier dans le cadre de "l'Esprit au large". Avec le recul, loin des débats qui agitent l'actualité, comme l'histoire du voile à l'école, je me permets de tenter de vous en relater les propos.

Selon l'Evangile "Tu aimeras ton prochain". L'amour est un sentiment. Cela ne se commande pas. C'est une vertu. Pour Kant, l'amour est une pratique: "Agir comme si". Une définition à lui donner: la générosité, qui consiste à donner à ceux que l'on n'aime pas. C'est agir comme si l'on est vertueux, ce qui se nomme la politesse. "Merci", formule de politesse qui renvoie à la gratitude.

Pour Saint Augustin "Aime et fais ce que tu veux". Quand l'amour est là, pas de devoir. Si nous avons besoin de morale, c'est par défaut d'amour.

L'amour appliqué à soi, en terme quantitatif c'est quoi ? En gros, tu aimes 4 à 10 personnes, les enfants, conjoint, parents, amis...4 à 10 peut-être un peu plus pour les plus veinards, c'est peu, c'est mince. Quid des milliards d'autres ? D'où ce qui découle de la question ci-avant, la morale. Soit agir comme vertueux; être vertueux étant d'agir comme si on aimait.

Les mots grecs pour parler d'amour sont ceux-ci: le premier, Eros qui signifie l'amour-passion donc le manque; le second, philia, selon Aristote et Spinoza; le troisième, Agape, selon Simone Weil, la philosophe, pas la ministre, et aussi la chrétienté.

Pour parler de l'amour, puisons dans un bouquin-phare, le Banquet de Platon. Dans le Banquet, il y a deux discours, celui d'Aristophane qui est le seul retenu, le seul populaire, et celui de Socrate. Le discours d'Aristophane à propos de l'amour est "comme on le souhaiterait qu'il soit" , entendez les violons et déclarations et tout et tout. Pour Socrate, plus grave, c'est "comme l'amour est". Pour ce dernier sont liés les trois mots amour-désir-manque. D'où "il n'y a pas d'amour heureux". L'amour ? C'est manque, frustration, malheur. Du coup, quand on l'a, quand donc la personne aimée ne manque plus, nous ne l'aimons plus. Un amant devenu mari, chaque jour  à sa table le soir devant la télé, c'est l'ennui. "Je ne t'aime plus, mon amour, je ne t'aime plus tous les jours" chante Manu Chao...D'où l'idée de Platon, on aime par définition que ce que l'on n'a pas. D'où, pas de couple heureux, l'ennui. Petite parenthèse, pour Platon, le désir de posséder le bien, c'est un désir d'immortalité. Mais comme on est mortel, cela se traduit par faire des oeuvres, et/ou faire des enfants. Donc, souffrance de la passion (le manque) et/ ou ennui du couple.

La Philia, qu'est-ce-que-c'est ? C'est l'amour selon Aristote, Epicure, Montaigne "l'amour marital". Pour Aristote, "aimer c'est se réjouir", donc pas d'amour malheureux, "aimer c'est jouir et se réjouir de quelque chose".

Pour Platon, il y a manque quand il y a faim. Pour Spinoza, c'est "Bon appétit !", donc puissance d'agir. D'où pour ce dernier, "l'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure". Pour Spinoza encore "je me réjouis que tu existe".

Mais est-ce que la joie peut suffire 3000 ans après Aristote ? Dans un coin de l'empire romain, dans le dialecte arabéen de Palestine, il est dit "Bien est amour. Aimer votre prochain comme vous-même".

L’agape, qu’est-ce-que-c’est ? Déclinaison: caritas, qui veut dire une fois traduit, charité. Pour Simone Weil, cette philosophe, résistante et mystique ? "Dieu n'a pas créé que le mal". Le mal, c'est le monde. Pourquoi alors a-t-il créé le monde, ce louf-dingo ? Parce que Dieu est amour. Quand Dieu se retire, que reste-t-il ? La charité. Le monde est la trace du Dieu absent. Selon Adorno, philosophe plus proche de nous, athée qui plus est, "Tu seras aimé quand tu pourras montrer ta faiblesse sans que l'autre ne puisse affirmer sa force".

Conclusion en ce qui concerne l'amour: c'est une erreur d'absolutiser. Cela se mêle. Ces 3 pôles, qui sont trois moments dans un même processus, se mêlent. D'où ce qu'enseigne une image, celle de l'humanité: la mère qui donne le sein à son enfant. Ce qu'il faut y lire: l'enfant, c'est l'amour qui prend (Eros); la mère, c'est l'amour qui donne (posséder, garder). Ensemble, ils se réjouissent et partagent. La mère a été enfant car nous commençons tous par Eros. La mère en fait est passée d'Eros à Philia. Agape est à l'autre bout, c'est l'amitié libérée de son égo. Ce qui se nomme, la charité.

Philia est la joie et l'action. D'où, pâtir un peu moins, agir un peu plus. Manquer un peu moins, se réjouir un peu plus.

Et en réplique fulgurante à une intervention barbante d'un je-ne-sais-tout malouin, Comte Sponville de citer Nietzche: "je croirai en Dieu quand les chrétiens auront des gueules de ressuscités".

Le hasard est ainsi fait qu'en rédigeant cette chronique, je viens de tomber sur ce texte de Bernard  Stiegler,, philosophe d'aujourd'hui, qui parle aussi d'amour.

Dans le hasard de ma besace en nylon à revers rouge, en y fouillant les éléments épars, il y a aussi des champignons, mais cette cueillette ne peut se mettre en ligne. Il y réside aussi la tristesse avec ce souvenir de François Béranger vu sur scène dans les années 74 lors d'un concert de comité de soutien à une cause d'un autre temps, qui vient de casser sa pipe. "Toutes les chansons sont des chansons d'amour", aimait-il dire; lui, qui gueulait fort contre l'ennui qui anesthésie. Puis enfin des fleurs pour Léon l'insurgé, pour le vieux Léon Schwartzenberg qui aimait les gens sans, sans papier et sans logement, l'engagé volontaire, le résistant et le cancérologue rattrapé par un cancer du foie.

  

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