Rentrée.                                                                               N°282

"Je pense qu'il faut défendre la poésie de la vie, la propager, lutter contre la prose." Cette formule est d'Edgar Morin. Qui la développe ainsi: "Je crois, comme le disaient Lautréamont et les Surréalistes, que la poésie n'est pas seulement ce qui est écrit sous forme de poésie, mais que la poésie concerne aussi la vie. Dans le fond, de même que tout homme a potentiellement en lui à la fois un génie, un criminel et un fou, je crois que tout homme a potentiellement en lui un poète. Poésie et prose sont les deux polarités de la vie primaire. Du côté de la poésie il y a l'admiration, l'émerveillement, l'extase, l'amour. Je crois que le tissu même de la vie est un mélange de prose et de poésie. Notre façon même de penser est un mélange de prose et de poésie, et nous ne nous en rendons pas compte. Comme nous vivons dans une société techno-bureaucratique, nous voulons chasser de notre mode même de penser tout ce qui est poétique. Nous ne voulons avoir que de la prose. Or le fonctionnement du cerveau humain ne se fait pas sur le modèle d'un ordinateur digital. Il fonctionne aussi de façon analogique, métaphorique, poétique. Nos rêves sont poétiques par essence. Ceci dit, nous voyons nécessairement, je dirais dans le quotidien, la poésie sertie dans la prose, comme il y a des paillettes de diamant dans la boue. Je crois que c'est la vie elle-même qui est ainsi faite."

Je ré-attaque ce jeudi ma rentrée professionnelle avec cette belle pensée d'Edgar. Pensée qui peut m'aider d'autant qu'en ma tête se dandinent fièrement toutes ces images et impressions saisies lors de Jazz in Langourla 2007- version Michel Portal & Sylvain Luc!. Y compris celles de la tajine aux quatre boules de viande qu'on y sert. Images et impressions dans ou autour d'une caverne (une ancienne carrière à toiture textile qui ne se découvre jamais d'un fil), propres à capter des forces non sonores qui allègent de cet été exécrablement beau et froid le soir. Adieu l'ouverture anxieuse des fenêtres pour découvrir la pluie qui rapplique. Adieu la litanie tragique des "plus qu'une semaine". Puis évidemment "plus qu'un jour". Terminé, tout cela. Nous nous rirons des averses comme des cieux blancs entre vieux collègues aux peaux "yaourt". "Mort aux vacances!, puisque les miennes sont finies", pensera chacun. Je reprends ce jeudi avec, entre pointeuse et boîte à e-mails, ce que j'amène de moi-même en deçà et au-delà du profil attendu pour la fonction, à savoir cet "état second" qui nous fait habiter poétiquement la terre.

D'Edgar encore: "Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé." "En résumé, la poétique c'est l'esthétique, c'est l'amour, c'est la jouissance, c'est le plaisir, c'est la participation et, dans le fond c'est la vie! Qu'est-ce qu'une vie raisonnable? Est-ce mener une vie prosaïque? Folie!" (Amour-Poésie-Sagesse).

J'abrège ainsi ma coulée douce de quatre semaines à la maison, et m'en vais de ces rails me coller à l'attache. Je vais essayer d'en tirer quelques sons.

De la poésie partout et par tout temps. Voyez moi-même ci-dessus je renvoie à l'allégorie de la caverne chère à Platon. Poétique. Nous serions donc portés à croire si l'on suit Edgar, que toute forme langagière, qu'elle qu'elle soit, renvoie inévitablement à une certaine forme de poésie, puisqu'elle a affaire constamment au mot. Un mot, en effet, n'est jamais lui-même l'objet qu'il dénote, mais n'en reste qu'une expression symbolique, en quelque sorte métaphorique de cet objet. Quoiqu'en disent ceux qui veulent nous faire croire l'inverse à travers leur prose expurgée de toute poésie.

J'approfondis. Dans cette caverne-carrière j'en étais à me demander bêtement sur ma chaise de plastic comment le sensible se présente à soi dans ces circonstances. Bien sûr il y a la musique. Mais bon. Est-ce la parfaite exécution musicale que le public aime? j'en doute un peu. A Jazz in Langourla y assiste un petit public qui -c'est sa chance- n'est pas formaté par les pseudo-spécialistes du jazz encloisonné. Je crois beaucoup plus ainsi aujourd'hui, conforté même par l'idée d'Edgar, portée par la musique à la poésie qui se dégage de quelques mots simples, ou les traits d'un visage, quelque chose d'inexprimable au delà même de la musique, au delà du compréhensible. Que l'artiste-poète sait créer, sait mettre au monde une atmosphère, un moment de bonheur.

En résumé: Belles z'ont été mes vacances! Puis retenir: de la poésie partout et par tout temps. Y compris dans la reprise, "...comme il y a des paillettes de diamant dans la boue."

D.D

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