Intuition.                                                                         N° 211

Selon Marcel Conche, tout homme possède en lui une intuition qui fonde le sentiment humain, une disposition sympathique universelle. Une telle disposition permet la rencontre de deux êtres humains en tant qu'ils sont les mêmes. Le même suggère, selon les termes de Montaigne, que « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition.» Il s'agit là d'une intuition de base qui n'est aucunement liée à la capacité de l'homme de réfléchir.

Alors pourquoi est-ce gênant d'avouer ma grosse timidité, qui ne se dissipe pas avec l'âge, cette tension forte, nerveuse, dont vous êtes saisi, désemparé, à la rencontre de quelqu'un avec qui vous n'êtes pas à l'aise. Un stress exagéré, une poussée de rougeur malveillante, un tremblement dans le geste ou la parole. Un complexe? Un sentiment d'infériorité à la vue de l'ours?

A la vue de l'ours -c'est une image!- pareille situation m'est venue jeudi dernier. Pourtant je n'ai pas l'âge d'un débutant. Mais le corps emporte la raison, car aucune raison ne justifiait cette réaction -maîtrisée tant bien que mal quand même je précise!- ce corps branché en direct à l'inconscient. Un non refoulé à cette rencontre qui m'impose une attitude d'indifférence à l'égard de la personne en question, un gros ours inattendu qui m'intimide, faire comme si dans ma vie celle-ci n'existait pas quitte à ce que cette distance froide, apparemment hors d'atteinte, crée elle-même un malaise sans raison entre les personnes qui, du coup, m'arrangerait plutôt.

Une fatigue ou un sentiment d'infériorité? Tout homme possède en lui une intuition qui fonde le sentiment humain dit Conche, une intuition de base qui n'est aucunement liée à la capacité de l'homme de réfléchir. J'en mesure les effets dans les deux sens, comme deux pôles magnétiques qui s'attirent ou se séparent. Etonnement.

Avant d'arriver au lieu où se produira cette rencontre non-désirée, un autre fait surprenant: je conduisais la voiture, ma collègue de travail assise à ma droite. Nous cherchions notre direction un peu perdu dans les ronds-points de Saint Herblain. Je stoppe pour que ma collègue demande la direction à une passante. "Je vais vous expliquer, mais sortez, comme ça vous expliquerez mieux à votre mari." dit celle-ci. Du coup, ma collègue une fois sortie se retrouve prise de convulsion, de larmes puis de rires, bref d'une émotion qui s'échappait d'elle, bien qu'elle fasse de son mieux pour que cela passe inaperçu. Elle, le modèle même du rationnel incarné en femme-cadre d'entreprise, m'a dit quelques minutes plus tard qu'elle fut surprise que la dame me prenne pour son mari. Ce corps branché en direct à l'inconscient...Etre découvert apporte menace. Et cette menace pèse. Elle doit réduire en dissimulant.

Autrement dit, en image cette fois: cela se passe un peu comme sur une plage par grande marée, quand la mer se retire loin apparaissent alors les éléments enfouis oubliés, la découpe par les lames des granits inconnus, une vieille pièce d'artillerie rouillée datant faut croire de la dernière guerre, des trous d'eau comme des vasques creusées pour se débarbouiller le matin dans la roche, des petites criques en eau profonde dans lesquelles il serait bon de s'y lover, la multitude des petits galets salés farceurs qui s'enroulent aux vagues et n'attendent que ça, des coquillages morts...Et chaque plage est unique, mystérieuse, et vivante, mais du coup dénudée, en proie aux poussées de chaleur qui desséchent la peau des plages, au tremblement-balayage du vent de gros temps; bref, dévoilée.

Rendu à ce point je passe la parole à Marcel Conche: "L'être est bien plutôt ce qui sépare, ce qui isole, que ce qui unit, non ce qui nous fait être présents, ensemble, au même monde (car ce n'est pas le même monde, ni le même soleil, si je suis mouche, ou escargot, ou homme, si je suis peintre, astronome, ou travailleur des champs), mais ce qui nous confine dans des mondes hétérogènes et sans lien. Car être à la façon de la mouche est tout autre chose que d'être à la façon de l'escargot ou de l'homme, et l'"exister-Dupont" et l'"exister-Durand" sont absolument autres (mais ils sont tous les deux menuisiers? on ne les considère pas en tant que menuisiers mais en tant qu'êtres). Pour "savoir" ce que signifie "être" dans le cas de la mouche, il faudrait être mouche; pour savoir ce qu'est "exister-Durand", il faudrait que je sois Durand. Il n'y a donc pas de sens à rechercher une signification de l'être valable pour tous les êtres. Ce serait faire disparaître les irréductibles différences dans les actes et les manières d'exister, et aplanir le réel sous un regard omniconnaissant, revenir à une réalité tout étalée sous un unique regard (celui de Dieu). L'être est irréductible à la connaissance. Il n'y a aucun moyen pour l'homme (ou Dieu) de vivre, ne fût-ce qu'une minute, dans le monde de la mouche, de vivre la réalité en mouche, donc de connaître la mouche en tant qu'elle est (et existe). Par conséquent, dire des êtres qu'ils sont, c'est dire que, d'un certain point de vue (en tant qu'ils sont), ils n'ont absolument rien en commun. Etant, par là, complètement isolés et libres (en ce sens, l'animal est libre), ils se trouvent, pour être, abandonnés à eux seuls (et nul, à ce niveau, ne peut rien pour personne). Bref, si l'on entend par "être" ce que les êtres ont en commun en tant qu'ils sont, l'être n'est rien; et si l'on entend par "être" ce qu'aucun être ne partage avec un autre, l'être est indicible. Dans les deux cas, on est conduit à reconnaître la multiplicité des êtres comme irréductible (ou comme étant le fond même du réel)."

Conche parle donc de "différence pure (on pourrait dire: l'insubstituable -ce qui fait que tout être, par le fait d'être, à être, lui-même, "en personne"; on peut bien se substituer à n'importe quel être pour être ceci ou cela, non pour être- à sa place)."

Quelle attitude alors à avoir quand, telle la marée qui se retire, polyphonie permettant de multiplier, se dévoile ce qui en l'"exister-Dubois" se dissimule? Ma réponse -du moins celle que je m'imagine!-à travers gestes et attitudes, toutes les ambiguïtés, et les difficultés fut celle à l'image du grand cormoran huppé qui, pour se sécher les ailes, les déploie ardemment, s'agite la queue et se prépare à causer à la marée qui monte. A la frontière de ses plumes et de ses silences réside en soi une intuition de ce qui ne convient pas, aussi. Avec en tête, cette Vision de galets doux, d'un arbre entre parenthèses sur la falaise, et cette bave des chevaux ras au ras des rocs qui se consument...cette mathématique bleue...

Dit simplement: quand surgit l'imprévisible en soi la contenance est à marée basse, et du coup l'idée qu'on s'est faite de soi n'est plus la même comme à la vue d'une île qu'on découvre sans la mer autour. Dévoilé. Désemparé. Considérant que chacun est une île, avec ses rochers et ses coquillages mentaux, son aléatoire. Tout cela reste si mystérieux...

Les hommes vivent dans des mondes particuliers. Mais quel monde est affirmé? J'ai à l'esprit ce Monsieur Ingres qui, à sa façon, portait "...la forme entière de l'humaine condition.» Il disait:"Il faut poursuivre le modelé comme une mouche qui court sur une feuille de papier." C'est avec ce souci du détail qu'Ingres peignait les chairs des femmes, il les peignait nues, parfois la tête rejetée en arrière, le ventre doux et rond. Et le bras, ou le dos élastiques. Il les peignaient dans des robes sublimes, magnifiques, de couleurs incroyables, ou avec des fleurs. A 83 ans il peindra le "bain turc", son bordel imaginaire.

   D.D  

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