23.                                                                                         N°304

"Même une pendule arrêtée donne l'heure exacte deux fois par jour." Proverbe populaire. Personnellement je demeure toujours un peu à l'écart d'heure.

Durant toute ma scolarité je ne souviens pas vraiment d'avoir été à l'heure une seule fois. Mais toujours à l'écart, pas à la traîne, pas en goguette bucolique, à l'écart. C'est drôle de dire ça. Pour masquer la chose il m'est arrivé de me noircir les mains en simulant une panne de chaîne de vélo quand j'étais môme. Descendre de bicyclette, puis remettre en place la chaîne, et du coup prendre du retard. Puis plus tard, ce fut par l'encre des tampons car pendant la période de lycée je travaillais pour gagner des sous à la poste matin et soir. Le soir en tamponnant le courrier tac tac tac et hop! dans le sac postal selon la destination indiquée, le matin très tôt en triant le courrier par boîtes postales. Du coup, j'avais chaque matin un peu d'écart à l'entrée de la classe.

Bon, d'accord, j'exagère beaucoup, car nulle réaction de prof qui se soit mis en pétard ne m'a marqué. Bien qu'observable, ce qui confirme que ce ne fut qu'un simple écart, comme un léger contre-temps dans une note de jazz. Un moment sensible en fait. De comportement et de pensée. Réservé. Si je fais cet aveu, qui dévoile des secrets cachés, ce n'est pas pour étaler "mon passé" ni le "néant de la volonté" dans lequel je me serais complaisamment vautré alors (et pourquoi pas maintenant encore), ni me soulager confus du poids de la culpabilité.

Carrément tout au long de ma vie s'est manifesté chez moi l'écart d'heure. Manifestation poétique, moment poétique, douce ironie poétique. C'est ça: un acte poétique opéré musicalement dans le silence. Jeu de présence et d'absence. Ecart entre ce que les hommes font et ce qu'ils "imaginent" faire. Etre là et n'y être pas. Etre ici et être ailleurs.

Ce qui ne m'a nullement gêné plus âgé à m'adapter à l'impératif du train qui n'arrive évidemment qu'à l'heure exacte et qui n'attend pas l'écart. Ceci-dit même là chaque matin, cohérent avec moi-même quarante ans après sans jamais y avoir pensé, je suis bien le dernier du dernier carré à rejoindre le wagon. Autre preuve: la ponctualité incroyable de ces chroniques (mises en ligne chaque mercredi dès 20 heures dans 90% des cas!) bien qu'à l'écart de l'actualité.

Musicalement ça se danse l'écart. Un autre rythme du temps. Voilà mon secret. Et tout compte fait nos programmes de radio s'en font l'écho car décalés de l'empressement quotidien. C'est ça: un décalage! Et du coup il se crée un intervalle, voilà c'est ça. Entre le fond sonore publicitaire avec sa fraude artistique et le "faire entendre la musique qui ne passe pas ailleurs", un intervalle. Du bon travail, donc. Comme me l'a confirmé il y a peu Béatrice, une auditrice parisienne (par internet et lors de ses séjours à Dingé).

Mais inutile de vous emmerder la vie à chercher le sens de mon propos. Qui semble renvoyer à un égo qui enfle...La raison? il y a tout juste un quart d'heure Claude, un vieil ami, vient de m'inviter pour le samedi 23...août prochain à Pospoder, extrême pointe Finistère! D'où il est natif, pour un anniversaire au restau du port. Le 23...août! annoncé si tôt à l'avance vient de me déclencher pareille réminiscence.

 D.D

 

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