Mon livre, aujourd'hui?

Nous lisons de nombreux livres au cours d'une vie. Entre l'espoir et le fromage. Souvent, ils apparaissent comme des rencontres qui nous ouvrent des portes vers des régions inconnues. Ou un minuscule jardin. Ou une carte d'un grand jeu. De cette carte alors apparaît, comme des autres, l'imaginaire.

Ainsi quand à chaque Chronique du jeudi décoiffée, le froissement des mots rencontre d'autres mots, il en vient un dialogue avec soi-même et une poignée de bouquins desquels s'évadent certaines phrases sur une lecture impliquée, passionnée. Pas dogmatique. Que mes faibles mots s'inscrivent ici par le truchement d'un agencement n'est jamais pleinement déterminé. Ce qui compte, c'est le désir de partage et l'intensité de la lecture, qui donnent à voir...

Cliquer sur Chronique du jeudi en page d'accueil, un mur rouge remplit l'écran sur lequel s'inscrivent par des lettres blanches épaisses un regard noir avec en filigrane sa virulence lucide proche de celle qu'annonce Ingmar Bergman, le cinéaste suédois "Tu nais sans l'avoir demandé, tu vis sans que cela ait un autre sens que celui de vivre". C'est cette citation lue dans Libé qui m'est revenue lors de la visite des films de Raymond Depardon présentés à la Fondation Cartier à Paris. Ainsi est-il projeté simultanément sur 7 écrans en une seule salle ce qu'il a filmé comme s'il avait photographié, sans recherche d'événement, seulement avec le goût du réel, allié avec un refus de l'esthétisme, entre juillet et octobre dernier, à Rio de Janeiro, Shangaï, Tokyo, Berlin, Moscou, Addis-Abeba et Le Caire, les gens. Tout simplement sans plus de chichi les gens ordinaires, comme tout le monde, ce qui est la chose la plus partagée du monde soit d'être comme tout le monde. Avec une rationalité présumée commune. Problème: il s'en dégage, à mon sens, quand même une sacrée uniformisation et standardisation planétaire, et sur les mines des personnes un désenchantement apparent. Ou une résignation. Ou un ennui. Peut être moins en Afrique d'ailleurs où les sourires sont plus visibles. Mais partout ailleurs ça ne rigole pas. Quels sont leurs rêves, leurs souhaits à accomplir? Les gens passent, sortent de quelque part, vont et viennent, et toujours dans un profond mutisme. C'est mécanique. Mais Depardon en parle quand même ainsi:"Observez la façon dont les gens regardent la caméra: indifférents à Tokyo, inquiets au Caire, complices à Addis-Abeba...Chaque ville est enrobée dans la mondialisation, mais chacune garde sa personnalité." Alors...

Alors ici, sur ce mur rouge strié de lignes horizontales à caractères blancs comme des échafaudages, des tas de sable et de pierres, de bouts de poutres et de truelles sales, considérant la formule connue qu'il faut pouvoir dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, s'érige une mosaïque singulière quand, envahis par les images des médias, les citoyens ont de plus en plus de mal de se faire une opinion équilibrée quand certains actes, certaines scènes, certains discours deviennent inacceptables et sont pourtant de plus en plus banalisés. Si nos mots ne viennent à l'aide, c'est quand la panne générale?. Alors du coup ici on laisse les échafaudages en place et on se refuse de nettoyer les abords de l'édifice qu'on se façonne. "C'est au pied du mur qu'on voit le maçon" dit-on ici aussi.

"Celui qui vient sur terre pour ne rien troubler, ne mérite ni égard, ni patience" écrivait René Char en son temps. Il connaissait la question, lui qui avait refusé de faire une fortune politique après la libération, à laquelle il avait largement participé comme chef de maquis sous le nom de "capitaine Alexandre". "Etre du bond. Ne pas être du festin, son épilogue", clamait-il justement.

« L’homme n’est jamais que l’enfant de son époque (...), mais sa visée du vrai et du juste brise la clôture. » (Cornélius Castoriadis). Nous appelons de nos voeux tous ceux qui ont encore le sens du bond, de l'élan vital, à nous faire signe. Pas les bras ballants, ni les jeunes loups. Le vent glacé rafraîchit les idées, les jours sont courts, la nuit tombe vite, avec son parti pris des choses mis en ligne l'écran devient une lueur soudaine entre quatre murs...Plus de résistance. Plus de fierté et sans doute moins de goinferie, moins de précipitation dans la goinferie, moins de peur de laisser perdre quelque chose. Au prix de quelques efforts, et de globes d'yeux trop sensibles, réveiller ce qui s'est replié dans le mutisme de son crâne. Voilà ce dont il s'agira. " L’homme s’est enseigné à lui-même la parole, la pensée rapide comme le vent et les passions instituant la cité" dit encore de Castoriadis.

Tout prend appui sur l'imaginaire. Y compris ces nominations transcendentales nouvelles comme les "Marchés" ou "l'indice Nikkei", le CAC 40", le "Dow Jones", le "Nasdaq", la "mondialisation", la "violence des banlieues", le "choc des civilisations", la "démocratie", le "terrorisme international", etc. Pourtant un grand nombre pensent qu'il s'agit d'une réalité concrète et indiscutable. De Rio, Shangaï, Tokyo, Berlin, Moscou, Adidis-Abeba et Le Caire. Et du même coup, quand la société entière globale se bâtit uniquement là-dessus les gens perdent leurs repères dans une sorte de "montée de l'insignifiance" (Cornélius Castoriadis, dissident essentiel).

"Etre du bond. Ne pas être du festin, son épilogue". Le changement est lié, intrinsèquement, à l'imaginaire. Et l'imaginaire social créateur c'est notre postulat de départ. Au sens qu'en donne Castoriadis (voir vidéo), de création incessante et essentiellement indéterminée de figures/formes/images, à partir desquelles seulement il peut être question de "quelque chose".C'est à dire à une constellation d'images inépuisablement produite sur la nature de ce qui est. Comme il fut dit ici la semaine dernière, dans cet esprit il y a place sous cette même enseigne, et alors ce site-ci se propose de devenir une plateforme ou poste d'aiguillage au coin d'une rue du net . Comme Depardon qui, par ces films, invente un point de vue qui se fait à la fois "fenêtre" sur les autres et "miroir", indiquant "sa place, sa personnalité, sa sensibilité".

Quand dire, c'est faire. Comme cadeau de fin d'année, choisissez-vous le meilleur des livres, offrez-vous le bond!

  lDD

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