- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

L'Harassoire. N°394.

C'est la saison qui m'amène à repenser à ça. L'Harassoire est une poêle à trous pour faire griller des châtaignes. Ce fut le nom aussi d'un petit journal local.

Nous nous retrouvions à La Marmerance en Baguer-Pican, chez Madeleine et Rémy, c’était le siège du journal. C’était chez eux. Les réunions avaient lieu autour de leur table ronde de bois. La pipe de Rémy, le cendrier, le paquet de tabac et son ustensile à curer les pipes furent autant de la partie que celles et ceux qui participèrent à la rédaction, à la fabrication et à la tournée des lieux de vente du journal. Pour situer l’époque c'était celle de la sortie du Cheval d’Orgueil de Pierre Jakez Hélias, best seller qui trônait quelque part dans la pièce, livre de chevet et d’accompagnement alors de Madeleine. Je situe cette époque à 1975.

Les réunions de comité de rédaction avait lieu dans cette pièce, depuis 74 . Tous les rédacteurs pressentis, les habitués comme les nouvelles recrues se réunissaient d’abord une première fois pour proposer des sujets. Ce qui enclenchait immédiatement et à chaque fois une folie furieuse de propos forts et forts contradictoires, d’autant que ces réunions furent généreusement arrosées. Joyeusement. Bruyamment. Ce qui à l’époque ne nous faisait pas peur. Passait le temps de préparation des articles et des reportages, puis suivait la réunion de présentation et de lecture. Soumis à un feu nourri d'avis variés nous devions chacun, tour à tour, soutenir notre propos et soumettre son point de vue tout coeur vibrant face aux critiques du groupe qui immanquablement pleuvaient. Excellente école! D’abord une école de la confrontation, celle du débat, et pour tenir la rampe il nous fallait bosser nos sujets. Puis faire effort d’écriture. Car il n'était pas question que nous écrivions comme des tracts (c'était courant à l'époque) ou comme dans le Ouest-France, de façon « curé». Bernard le directeur de la publication, avec son côté anar version Canard Enchaîné, veillait à la prose. Personnellement j'avais en charge les dessins. J’étais donc le dessinateur de L'Harassoire, ce qui me valait une petite notoriété.

C'était un journal local d'opinion. Impliqué, impliquant. Bien ancré dans le monde. Et qui ne manquait pas d'humour. Il était alors traversé par tous les courants d’opinion post-soixante-huitards. A savoir parmi les rédacteurs réguliers: Bernard, facteur de son état était l’anar version Jacques Tati dans Jour de Fête, Monique sa femme, et Jésus leur berger allemand, Rémy et Madeleine le couple PSU, Claude le CFDTiste et Lotta sa femme, la féministe, Denis l’écolo-anar tendance «la Gueule ouverte «, Daniel l'ex-breton de Paris, le militant breton, et moi qui était affiché...dessinateur. Evidemment c’étaient des clichés. Mais comme l’avantage des clichés c'est la diversité, c’était d’en faire un canard ouvert qui s’imprégnait de tout ce qui bougeait à cette époque : le naufrage des pétroliers en pointe de Bretagne, les luttes sociales à la Timac à Saint Malo, ou chez Cyclone à Dol par exemple, le mouvement des comité de soldats dans lequel je baignais, le Larzac, Flamanville ou Malville, puis Plogoff et autres champs de bataille pacifistes et anti-nucléaires d’où provenait Denis par allers et retours incessants en stop, les questions de la pollution des eaux que traitaient Rémy, les questions de contraception et d'avortement que portait Lotta, ou encore notre enthousiasme pour le mouvement « Football-progrès » conduit par le Stade Lamballais, club autogéré par les joueurs eux-mêmes, que relayait Serge, le footeux du canard. Puisque l’idée force à laquelle nous nous rattachions était l’autogestion. Posture exemplaire, éthique, qui fut aussi la nôtre durant ces années.

Tout était scandaleux dans ce journal. Imaginez-vous que nous revendiquions des éoliennes, et des capteurs solaires pour des économies de gestion de la piscine de Combourg, nous présentions des dossiers d'initiation aux techniques de contraception, nous montions au créneau contre la pollution pétrolière de l'Amoco Cadiz et du Torrey Canyon,...La sensibilisation sur l'agriculture bio avec création de coopérative de distribution, l'appel à la démocratie participative pour l'élaboration des plans d'urbanisme communaux, la prise en compte de la conservation du petit patrimoine local (lavoirs anciens, murs de pierre etc...) ainsi que la recherche en toponymie à partir des noms de village, la mise à jour de licenciements abusifs et d'accidents du travail ayant causé la mort d'ouvriers des carrières de granit par manque de mesures de sécurité, etc... Bref! Rendez-vous compte! Quoi de l'écologie? du social? Scandaleux! Ah! le local dépasse largement ses propres frontières.

Sans le savoir dans un premier temps, nous n’étions pas seuls. D’autres journaux fleurissaient aux quatre coins du pays. Alors nous avions invités tous les confrères de la dite presse parallèle ou appelée aussi de contre-information qui agissaient dans l’Ouest à se réunir à Combourg. Succès! Il y eut beaucoup de monde à la mairie de Combourg où nous avions organisé cette réunion, jusqu'à l'occuper en entier après s'être partagé en groupes de travail : l’atelier "rédaction", l’atelier "maquette-mise en page", l’atelier "impression", l’atelier "vente et diffusion". Parmi les participants : le "Chaperon rouge" et "la Vilaine",deux journaux rennais, le "Passe-muraille" de Dinan," l’Anachronique" de Fougères, "Le Chardon" de Josselin, "Vla aut Chose" de Janzé, "L'Energumaine" du Mans, "Le Névrosé" d'Angers," Le P'tit Rouge de Touraine" de Tour, etc…

Les ventes ? Ben, pas si mal. Chaque commune avait son dépôt, et chacun d’entre nous avait son secteur. Nous disposions alors de plus d’une cinquantaine de points de vente. Tout un réseau de boulangeries, bistrots, boucheries, épiceries, etc…Et le commerçant rétribué s’y retrouvait. Je ne me souviens pas vraiment de difficulté pour en trouver alors que L’harassoire était fort engagé politiquement. Enragé même! Libre surtout! A chaque numéro nous nous attaquions franco aux édiles locales en leur rentrant dans le lard. Plus de mille numéros étaient ainsi vendus dans la quinzaine qui suivait le tirage d'un nouveau numéro. Chaque samedi matin, nous le vendions aussi sur marché de Dol, c'était là un lieu qui comptait dans la vie du journal.

Nous lancions les nouveaux numéros par réalisation et collage d'affiches. C'était mon truc aussi. D'abord je dessinais la maquette de l'affiche sur un support sérigraphique en plastique bleu transparent. Puis nous allions tirer ça manuellement à l'auberge de jeunesse de Dinan. Travail très intéressant. Le dessin devait percuté, il percutait. S'en suivait la corvée de collage sauvage partagée entre tous.

Petite anecdote. Je me souviens d’ailleurs d’un numéro qui s’est particulièrement et spécialement bien vendu. Une semaine après l’approvisionnement des points de vente déjà des commerçants nous rappelaient, ils nous soulignaient ainsi que tout était parti, et que les lecteurs attendaient. Considérant le formidable succès de ce numéro nous nous sommes attelés à un second tirage. Mais je reçois un coup de fil de l'intrépide qui avait rédigé un papier fort critique à l’encontre du maire de sa commune, à un point tel que ce maire se sentant déboulonné, en plus d’être passé par tous les points de vente pour rafler la pile entière en la payant cash, dans sa divagation a voulu s'en prendre physiquement à Daniel qui se réfugia à son domicile. Craignant d'être aplati notre copain n’osait plus sortir de chez lui. Ce maire l'avait averti, il allait lui faire la peau. Du moins carrément lui casser la gueule! Chaque midi pendant une bonne semaine je suis allé ravitailler l'insaisissable en saucissons, pâtés, viandes, pâtes et pinard. Non pardon! pas en vin Daniel fut le seul de l’équipe à ne boire que de l’eau ! Enfin, toujours est-il que ça bardait à Bonnemain et du coup ça arrangeait bien les comptes du journal. Voilà le style de l'époque!

Entre 74 et 81, les lieux de réunion de la rédaction tournaient. Nous nous réunissions aussi à La Mézière chez Claude et Lotta dans leur jolie petite maison complètement isolée en rase campagne entre La Boussac, Trans et Broualan. Introuvable. Souvenirs merveilleux de soirées historiques autour de la cheminée: combien nous avions fêté au champagne l'espoir au soir de la mort de Franco ! Puis plus tard le 10 Mai 81! Se réunir chez moi - je louais à la Villée en Meillac, une vieille bâtisse isolée- c'était profiter de son inconfort: pour toute commodité l’eau au puits, gelée les matins d’hiver, la seule cheminée pour chauffage et pour toilettes, les champs voisins. Voilà pourquoi nous ne nous posions jamais la question de savoir ce que faire des dimanches. C'était réunion!

Quand nous nous réunissions chez Bernard et Monique on s’éloignait du pays de Dol-Combourg, puisqu’ils résidaient à Domagné là où il était facteur. A cette période Bernard faisait tirer le journal chez un imprimeur à l’ancienne. Découvrir du travail de typographe et imprimeur, puis tout savoir d’une casse typographique, d’une linotype ou d’une bête à corne. Imprimerie au plomb, massicot, piles de papier et choix du grammage, etc…c’était extraordinaire. Dessiner en moins de deux, sur un coin de table presque sur le pouce quelque chose de caustique pour illustrer un article triste et voir sur le champ et sentir son dessin se transformer en plomb ça m’est apparu génial. Je me souviens que ce jour-ci l’imprimeur était à la bourre car ses machines tombaient souvent en panne. Ou bien qu’il était lui-même en panne financièrement, toujours est-il qu’un jour la réalisation du journal nous avait pris le journée entière, la nuit avec. Juste fini pour que je puisse arrivé à l’heure à mon travail le lundi matin. Sans dormir!

D'autre part, quelques animations furent montées. Nous y pointions du doigt ce qui disparaissait. Par exemple: bals gallo à Bonnemain et à la Maison du Peuple du Rocher Abraham en Saint Pierre de Plesguen, pièce de théâtre "Village à vendre" jouée à La Boussac dans un entrepôt d'antiquaire. D'ailleurs pour l'anecdote encore: c'était en décembre, il y avait beaucoup de monde dans l'entrepôt chauffé par un vieux gros poêle à bois d'entreprise déniché je ne sais où. Celui-ci empestait et prît feu au trois-quart de la pièce! Le public est sorti, tranquille, le début d'incendie fut éteint par nous-mêmes, le spectacle est reparti de plus belle. Bref, nous faisions voir les contraires: d'une part, ce qui s'annonce, se montre comme les préoccupations écologiques; d'autre part, ce qui était en train de disparaître comme la bouèze, l'accordéon diatonique, qui renvoyait aux danses et aux airs populaires, la Maison du Peuple aux grandes réunions ouvrières, ou la pièce de théâtre à la vie villageoise.

L’analogie avec ce que nous portions sur nous est frappant : pulls à motif Jakard tricotés main et couture maison. Ou avec ce que nous faisions : liqueurs maison, etc...Auto-production. Sans parler de nos jardins, nos poules, etc... Mais comme les clichés ont la dent dure j'annonce d'avance que nous n'étions pas pour cela des babas-cools! Nous réclamions plutôt la destruction du système capitaliste.

Au plan national cette presse régionale libre représentait quoi? combien étaient-ils ces journaux à faibles tirages? Sans doute une centaine, avec un chiffre de diffusion cumulé approchant les 200 000 exemplaires. Mais ce n'était pas ça l'important. Le grand principe qu'ils démontraient et même qu'ils prouvaient, c'est que chacun peut s'exprimer; le tout étant de s'en donner les moyens. Précieux résultat! Sans fin prévisible.

Des noms qui en disent beaucoup sur l'état d'esprit du moment: "L'Envers de la Manche" de Cherbourg, "La Pastille" de Mantes la Jolie, "La Petite Fraise qui Tache" de Bièvres, "La Lune" de Luneville, "Tonnerre de Bresse" de Bresse, "Laiguillon" d'Aiguilles, "Le Petit Rouge supérieur" de Bordeaux, "Le P'tit chef" de Chef Boutonne, "Le Goinfre" de Poitiers, "La Chair salée" de Saint Savine, "Le Pavé de la Marne" de Cormontreuil, "L'Oreille" de Tournai, "Banlieu d'Banlieu" de Rosny sous bois, "Salades de banlieu" de Croissy, "La Colline" de Montmorency, "L'Air du temps" d'Ablon, "La Biscotte" d'Ezanville, "L'Envers" de Laon, "La Cochenille" d'Audincourt, "Le Goujon" d'Etain, "Rictus" de Brionne, "La Crue" d'Orléans, "Le Légume humain" de Gap, "La Canaille" d'Ajaccio, "La Bouche rouge" d'Aubenas, "L'Autan du midi" de Toulouse, "Coquecigrue" de Bourges, "Le Guignol" de Bordeaux, "La Mouche" de Praheq, "Le Pet" d'Abbeville, "La Loupe" de Maubeuge, etc...Normal! comme chacun sait, soit dessiner, soit écrire un article ou un poème, ou tout simplement raconter sa vie, ses désirs etc...,autant en faire joyeusement un canard hardi qui se moque de la France blafarde.

Pourquoi le nom de cette « bonne veuille pelle peurceu o ca qu'on harasse les châteugnes »(éditorial du n°1, 4ème trimestre 1974)? Oh! sans doute dans l'idée de secouer les choses en allant à la châtaigne. Sans renoncer au plaisir intense de la convivialité autour du feu. Etait-ce difficile et risqué? « Des articles virulents sont préparés, retournés, discutés, et au fur et à mesure de la critique on hésite, on peut pas dire ça, c'est trop fort, c'est risqué, on rature, on corrige, on en arrive à faire de la démagogie, bref on se censure...» regrettait l'éditorialiste (n°3, 4ème trimestre 1975) qui terminait ainsi « Au r'voir badame, au r'voir bademoiselle, au r'voir beussieur...» eh bien oui! c'est pas tout jeune, nous étions sous Giscard!

Hors L'Harassoire il m'était souvent demandé des dessins. Pour des affiches le plus souvent. Ainsi le groupe "Femmes" de Dinan m'avait sollicité un jour pour leur réaliser une bande dessinée...féministe. Sous forme de tracts elle fut distribuée au sein d'un lycée d'enseignement catholique de filles. Résultat des courses, on m'avertît un jour qu'une plainte venait d'être déposée à mon encontre par la soeur-directrice responsable de l'établissement pour atteinte aux bonnes moeurs ou un truc comme ça...Puisque la seule signature qui figurait au bas de ce tract était la mienne. Mais finalement je n'en ai jamais su la suite.

Cela se voit ou s'entend à mes propos, il s'agissait à la fois d'un univers de paroles, d'écrits et de dessins, d'une sorte d'espace collectif bien enraciné (nous étions paysan, facteur, secrétaire, employé de pharmacie, prof d'anglais, dessinateur industriel, infirmière psy, employés d’EDF et de DDE, etc...) et d'un usage du temps, le temps comme possibilité de liberté.

Mais probablement étions-nous en train de tourner en rond, du moins à mon point de vue, pour qu’en 1979 je fus attiré par une autre forme de journalisme. Elle se présentait plus professionnelle tout en étant dans le même esprit, la même sensibilité. Et qui ne manquait pas d'humour. Quoi de l'écologie? Et du social? Oui toujours! Et plus encore! J’ai ainsi rejoint le Canard de Nantes à Brest (première période), un hebdo régional, dont le siège était à Guingamp, créé par un ancien journaliste de Ouest France, journal avec lequel il avait eu du fil à retordre. Là, les journalistes faisaient leur papier, lequel était envoyé au secrétariat de rédaction pour être mis en forme. Ce n’était donc plus la même chose. Par exemple la longueur du papier, comme la maquette échappaient à ceux qui étaient sur le terrain. Par contre, la périodicité, la diffusion régionale et le professionnalisme des fondateurs permettaient d’être plus proche de l’actualité. Evidemment la convivialité en moins. Et peu d’effet local.

Est arrivé 81 où finalement tout s'est arrêté. Fin de parcours et dispersion. Plogoff a gagné ! La Sociale aussi! Voilà mon exploration de la presse écrite libre de la fin des années soixante dix. Cela trace et laisse des traces qui persistent et s’effacent. Dans la foulée s’est enclenchée l’aventure radiophonique, qui suit son cours. Trente cinq ans après peut-être était-il bon de préciser sans être contraint par la longueur de papier, combien au moins pour moi l’effet de secouer les idées comme les châtaignes avait été productif. D’autant que le type de lien et d’espace que je tentais d’ouvrir avec les lecteurs “papier”, est devenu celui des auditeurs « radio » et depuis près de 8 ans celui des lecteurs “écran”. Libre et indépendant!

D.D

Chronique:

L’ Harassoire sur le net ? D’abord en Bretagne : Harz c’est l’aboiement; de là le français harceler, hargoter , secouer, harasser… Ensuite il y a ce Glossaire du patois normand par Louis Du Bois (1773-1855):HARASSE (s. f.) : sorte de grand panier à claire-voie.
HARASSÉE : préparation de châtaignes ou de marrons dans une harassoire. Ce que contient cette harassoire.
HARASSER (des châtaignes) : les torréfier dans une harassoire. Suivant Lancelot, ce verbe vient du grec et signifie agiter, remuer; ce qui se trouve d'accord avec l'acception commune.
HARASSOIRE (s. f.) : sorte de poêle à frire, percée de plusieurs trous, dans laquelle on grille ou torréfie les châtaignes.

Et puis, une « vraie » trace de l’Harassoire :

Titre : Harassoire (L')
Sous-titre : Journal du pays de Dol-Combourg
Périodicité : Inconnue
Diffusion : Locale
Lieu d'édition : Mont-dol (35)
ISSN : Néant
Thème(s) : Communication sociale
Collection incomplète
Numéro(s) conservé(s) : 12,13
Date(s) extrême(s) : Inconnue(s)
Cote : C 10

Et enfin ceci :

Archives Association nationale paysan-travailleur

3) Paysans-Travailleurs en Ille-et-Vilaine (1972/1978).

- Courrier, tracts, coupures de presse.

- L’HARASSOIRE, Journal du pays de Dol-Combourg, B. Remond : n°10 (01/1978).

Françoise

14/10/2009-22:04