"Maintenance des magnétophones".

Ces sons de "1000 nouvelles du monde" (fichiers à télécharger à volonté au format mp3-haut débit) font pensé à la ritournelle de Gilles Deleuze:"Les composantes vocales, sonores, sont très importantes: un mur du son, en tout cas un mur don't certaines briques sont sonores"...et ces briques sonores marquent des territoires, ces briques sonores sont la ritournelle, sont des "matériaux-force".

La ritournelle est un agencement territorial qui distribue l'espace contre le chaos, marquant des distances (entre les cris des différents étalages du marché); les sons dessinent des paysages territoriaux, des motifs. Le fait de capturer ces sons, forme un énoncé, une "énonciation".

Chaque milieu (un train, une laverie, un marché, un bar,etc...) est vibratoire, est codé, et sert de base à un autre. Et ils passent de l'un à l'autre, de l'un sur l'autre, créant un rythme, coordination d'espaces-temps hétérogènes. Le magnéto? Il s'introduit par effraction, attention.

Bachelard dit: "la liaison des instants vraiment actifs (rythme) est toujours effectuée sur un plan qui diffère du plan où s'exécute l'action". Et Deleuze: "Changer de milieu, pris sur le vif, c'est le rythme." et "cri multiple d'une population". "capture des forces muettes" dit Nietzsche. Bon, ça ouvre les oreilles et le reste que de s'écouter parler sous la voix d'un autre, et de savoir que dans ces sons se nichent plus de choses qu'il n'y paraît.

Mais ce n'est pas tout. Car à partir d'un son qu'on écoute attentivement l'on imagine son contexte, des images nous viennent. L'imagination agit. Nous sommes actifs. En soi il se crée quelque chose, cela procède d'une création puisque d'un auditeur à l'autre cela n'évoquera pas vraiment la même chose, ni le même lieu, ni le même moment, ni des conditions semblables. Cela laisse parler son imagination qui va et vient et passe du coq à l'âne, qui te laisse faire les liens...

A l'inverse le film. S'y associent sons et images. Face à celles-ci nous restons passifs, sans effort d'imagination puisque tout nous est donné à voir et à entendre, comme à boire et à manger. Aliénés non pas à ce que l'on nous met dans l'assiette d'images et de sons que l'on pourrait prendre à la petite cuillère, ou que l'on pourrait couper en petits bouts, ou en rondelles de sons et d'images, trier et mettre sur le bord de l'assiette les éléments indésirables, mais aliénés à ce qui nous est injecté sous perfusion: un flux rapide. Et le flux ne crée que du chaos en soi, parce qu'il n'existe plus assez de temps à soi pour mettre en formes à soi, en signes, en goûts, en appétit à soi. Il s'agit alors d'une dépossession de soi au profit d'un donneur de sons et d'images, et en conséquence de significations face auxquelles nous supportons tout. Y compris bien sûr un sens pré-donné, pré-mâché.

A partir d'une photo le cerveau redevient indépendant, il se construit en soi ,en imaginaire, une ambiance, un univers, un climat, une scène avec des sons, des échanges, des signes et des symboles, des représentations...à soi. Soudainement alerte, légitimement vaillant, en se faisant soi-même son propre auteur, son propre co-auteur, nous regardons à notre oeil.

Et à l'écoute de la musique? il y a absorption complète dans une chose autre que soi, la musique serait faite de sensations que l'on ne peut connaître par ailleurs. Dit-on.

Mais alors quoi penser du cyber-espace en général? De Jean-Toussaint Desanti, cette phrase: "Je n'ai rien contre les univers virtuels et contre le "cyber-espace" où ils s'inscrivent. De toute façon, ou bien ils sont inutiles, ou bien ils doivent pouvoir faire retour aux sites où s'assemblent des corps vivants en leur sol."

Et il explique que le mot "humanus" (pour homme, humain, humanité...) est formé sur le mot latin humus, comme humilis, qui veut dire: "courbé vers la terre" sans parler des verbes inhumare...Homo (...Sapiens...) est donc "né de la terre". Desanti dit qu'alors il revendique son état de Paysan; Paysan comme le donne Rimbaud quand il écrit:"Moi! qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!"

Paysans! donc. De "la réalité rugueuse à étreindre". A preuve, ceci de Desanti encore: "prendre les mots par la peau, les prendre par ce qui les isole et en faire des signes reconnaissables, différents des bruits d'oiseaux". Il le dit ainsi parce qu'ils le sont aussi, ces mots, des bruits d'oiseaux. Nos fichiers audio en témoignent.

Alors ici, et là, à notre façon d'être "Paysans!" nous nous donnons de toutes les plus belles façons une sorte de morale provisoire: le souci constant d'"augmenter millimétriquement les espaces de liberté" (Castoriadis).

 DD

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