"Donnez moi un demi".                                                         N°223   

Mardi 12 heures. Libération ne sera plus Libération car July s'en va "départ forcé et contraint" du journal. Il y a quelques chroniques de cela je faisais part de ma fidélité à ce journal depuis 30 ans. Soit depuis ses débuts. Sans connaître July, il n'empêche que son journal m'a accompagné ainsi quotidiennement. Y compris July avec; évidemment puisque c'est l'homme qui l'incarne. Donc c'est une partie de l'héritage de mai 68, et beaucoup de Sartre qui, du coup, passe intégralement chez un capitaliste. Ce qui change tout, comme quand le lieu où l'on se sent chez soi a été complètement changé.

Dans l'esprit du temps c'est un putch d'actionnaire. Ceci-dit même si les individus sont socialement déterminés à jouer les jeux qu'ils jouent, c'est quand même à eux qu'il faut imputer les actions. Et si Libé n'a plus de lecteurs -ce n'est pas le seul qui ne va pas bien, L'Humanité est "menacé" du fait de sa "grave situation financière" et Le Monde est en difficulté-, l'on peut être amené à se demander si la presse écrite ne rentre pas dans une phase critique où les lecteurs de journaux disparaissent un à un. Dans ces conditions, question démocratie effectivement c'est l'élan vers le pire qui risque de l'emporter.

Mardi 12 heures 50. Le PDG de "Libération" précise qu'il n'a pas annoncé son départ du quotidien mais qu'il est prêt à se retirer "si ce départ peut favoriser" le refinancement du journal par l'actionnaire Edouard de Rothschild. "Edouard De Rothschild a demandé à Louis Dreyfus (directeur du quotidien) et moi-même de quitter le journal", a déclaré Serge July.

Bref, à petit feu Libération s'en va. L'on dira que tout est éphémère, tout est fugitif, tout passe, tout lasse, tout casse...Pourtant quand un rempart casse, la crainte monte. A quoi sert donc la presse libre et indépendante sinon à déjouer l'escamotage du réel?

"Cet escamotage du réel, cette transformation du malheur en cauchemar régi par une marionnette ou un fou, est naturellement de règle, dès lors que l'organe appelé à en rendre compte est suffisamment institutionnalisé pour s'estimer autorisé à opposer une pure fin de non-recevoir à toute information indigeste en provenance du réel. La faculté d'ignorer le réel, qui est autant le privilège des partis dits d'"opposition" -car, à force de s'opposer au "pouvoir" en place, on en vient insensiblement à s'opposer au réel tout court- que de l'appareil d'Etat, est aussi celle de toute entente collective, impliquant d'emblée un accord psychologique sur un certain nombre d'options  et de sujets (c'est-à-dire un accord flou portant sur un objet déterminé)." écrit Clément Rosset (Le réel).

Supprimer le réel grâce au langage, conjurer le réel à coups de mots, tous les pouvoirs quelqu'ils soient y succombent. Pourqu'une chose existe, il suffit en somme de l'écrire. L'escamotage est là, depuis toujours. Souhaitez-vous un exemple d'actualité? D'où l'importance d'une presse libre et indépendante.

Parler de média libre et indépendant, ici, à notre mesure bien sûr, nous savons quand même un peu de quoi ça retourne. A son origine, en 1981, et bien plutôt avant, en 1974 en ce qui me concerne, le but que l'on s'était assigné était de dire le réel tel que nous le percevions. Rappelons le contexte social-historique: c'est tout un courant d'activistes qui alors s'était investi dans la presse libre et indépendante, de la presse locale dite "parallèle", dite aussi de "contre-information", ou "alternative", à celle ambitieuse incarnée sur le plan national par Libé. Il visait à contrecarrer le langage monolithique d'escamotage du réel. Libé en fut. Et nous y en sommes encore à partager ce souci d'expliquer que le monde soit précisément tel que nous le voyons.

Chercher à comprendre. Je viens de me mettre à m'intéresser il y a peu à ce que signifiait le nom de notre radio,"Univers", un nom pris par hasard. Comme le terme peut apparaître vaste, nébuleux, il nécessite d'en donner des limites. Voyons d'un peu plus près. Je suis allé chercher ce qu'en dit Marcel Conche qui ici nous va bien: "Démocrite réduit la réalité à la Nature infinie. Il exclut toute transcendance. Mais il réduit la Nature infinie elle-même à l’Univers, qui est le Tout. Le Tout ne peut être connu et, de ce de vue, la Vérité est « dans l’abîme (e)?  », inaccessible, dit Démocrite . Mais le Tout, l’Univers, peut être pensé. " Qui poursuit: "Il y a donc nécessairement une infinité de mondes dans un univers infini." On a, chez Démocrite et Épicure, "le souci d’expliquer que le monde soit précisément tel que nous le voyons."

Il est donc bien normal qu'en cette radio nous diffusions l'éventail le plus large de musiques et de sons, et qu'en ce site et par ses liens, nous ayons le souci d'expliquer ce que nous voyons. Premier point. Imaginer cette circulation hasardeuse d'atomes me réjouit, d'ondes aussi. C'est le second point.

En fait, la radio a été dénommée ainsi parce qu'un jour, un soir, cela nous a plu. Sans plus d'explication que cela. Pas de calcul, pas de format, pas d'objectif. Sinon celui que nous souhaitions changer de nom, l'autre, Radio Chantepleure nous apparaissant trop réducteur, trop connoter "terroir", trop carcan, trop idée toute faite. Nous cherchions alors à nous donner de l'air, à respirer. Puis au fil du temps, assez désinvoltes, la question de savoir ce que signifiait cette nouvelle appellation ne nous est pas venue à l'esprit. En ce qui me concerne, ce n'est que récemment quand, après avoir installé un appareil digiplexeur afin de nous équiper en RDS, j'ai vu que sur les auto-radios et autre tuners de réception fm allait apparaître le nom "univers". Et du coup je me suis mis à imaginer la réaction de l'auditeur: "qu'est-ce que c'est? qu'est-ce ça cache?" Comme un mot c'est un signe, que voulait-on dire par ce signe? Voire par ce sigle, un concept?

Bien que les choses se soient mises en place sans qu'on le sache, il s'avère néanmoins que, si le concept est né, dans le concret un processus s'est construit. Lui-même instigateur de choses qui nous échappent, de combinaisons inattendues. Ainsi, pourquoi pas une suite locale à un Libé multi-média?

D.D  

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