Manif, sang neuf et joyeux qui irrigue les artères de la ville. Dans certaines rues, plus étroites, les voix rebondissent sur les façades...plaisir d'être ensemble et nombreux dans la bagarre, les regards se croisent, se sourient, se souviennent, se devinent, paisibles ! Manif-solidarité. Certains marchent et d'autres restent longtemps postés à un coin de rue: ils guettent! Ils guettent "leur" banderole et leur groupe, un peu perdus tout seul dans la marée, ont besoin d'une balise, d'un fanion pour se lancer dans le courant, pour mener leur croisade. Manif-retrouvaille. Et justement ceux qui marchent et ceux qui guettent: de grands rires surgissent, on s'embrasse: un collègue perdu de vue, ou le facteur de son village ou l'employé communal ou le chef de gare sont là aussi; quelle découverte et quel bonheur ! un peu surpris et incrédules mais vite, vite, il ne faut pas perdre le groupe "A la prochaine" crie-t-on en s'éloignant et en clignant de l'oeil: on s'est compris, on va plus se laisser faire... "Alors, si la France ne se gouverne pas dans la rue, le MEDEF vous dit qu'elle s'appauvrit dans la rue" dit pourtant l' baron . Mais ce qu'ignore Ernest-Antoine, c'est que dans la rue, l'être est moins seul. En cela, il est riche de l'autre. De l'autre dont il partage le coude à coude, qui le réconforte, le rassure. Et la marche au coude à coude crée une force. Comme tout déplacement d'un corps crée une force, il suffit d'utiliser la force créée par le corps lui-même pour le faire avancer. Réuni en un ensemble de corps, cela constitue une vrai force circulant en énergie autonome. S'en dégage en plus de la force, une certaine chaleur. Une fraternité. Puis du pavé battu, quelques grains de sable...à la version hard du libéralisme. Une manif c'est le flux et le reflux, impermanence et devenir. D'êtres? "il n'y a pas d'êtres, il n'y a que des événements" dit Marcel Conche. D'où donc, dans la rue, ce mardi dernier, deux millions d'événements ! Coudes, force, mouvement, jambes et volonté, une rue ainsi c'est riche... Pour le philosophe grec Marc Aurèle, "le temps est un fleuve fait d'événements". Alors ce mardi 13 fut un fleuve d'une richesse inouïe, fait d'un peuple qui exprime son choix de société: ne pas mettre le doigt dans la régression ! Ah! il s'en passe des choses le mardi !
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