Pâques. Le ton est monté. La conversation a failli virer au vinaigre le jour même où les cloches reviennent de Rome, annonçant la résurrection de Jésus. Quand on me dit que je suis chrétien parce que je suis baptisé et que j'ai fait ma communion, je m'insurge. Car même si ce fut le cas, et qu'une photo en témoigne, en tenue de communiant comme en barboteuse quelques années avant, je ne vois pas bien en quoi me classerait-on dans la cage des chrétiens. Oui j'ai assisté aux séances de caté, pour y jouer au foot, ma battre un peu au pied avec une ballotte semi-dégonflée taggée au stylo Bic contre les gars de l'école des curés. Huit, nous n'étions pas plus, d'un côté, du nôtre; deux cent cinquante étaient-ils de l'autre. J'ai appris dans ces conditions difficiles à jouer goal, et occuper ce poste dans le jeu incitait à encourager ses co-équipiers en difficulté. Le match se terminait toujours ainsi: punis! La raison? Pas à l'heure. Nous ne rentrions jamais à l'heure, trop accaparés par le match un peu déséquilibré. Puni dans une classe décorée d'un crucifix qui indispose celui qui n'aime pas la souffrance des lapins pendus par les pattes qu'on écorche, mais il y a deux mille ans, un homme est mort sur un croix, "pour le rachat de nos péchés", disait-on. Puni à chaque séance de caté de chaque jeudi que Dieu fit, y rester bien après tout le monde dans le silence des encriers qui bavent, même après l'heure du repas du midi quand l'estomac crie "les frites!", bien sûr ce n'était moins grave qu'un chemin de croix avec les quatorze stations du supplice de Jésus. Plus grave, c'est que le préposé au caté exigeait de nous le faire goûter son caté. Navré, cela n'a pas marché, et jamais je n'ai su ou appris quoique ce soit dans cet immeuble vieillot qui sentait la poussière et la cire. Le serrement de gorge me revient subitement à l'esprit quand le silence s'y installait une fois le petit monde disparu, en présence énigmatique d'un vieux type à soutane délavé. Habitant assez loin de ce lieu de formation, je rentrais ainsi chez moi une bonne partie de mon jeudi bien entamé. Jamais je n'ai appris quoique ce soit de religieux car tout ce qu'on nous y racontait m'apparaissait bien drôle, loufoque, complètement tordu, voire macabre, sinon le minimum sans doute à la fin pour me tirer d'affaire face à l'examen de communion. Dire à l'église ses péchés dans une petite cahute à portières dans laquelle se tenait caché un curé qui grommelait derrière un grillage de bois, c'était en inventer. "Qu'est-ce t'as dit?" se disait-on en douce. Mais chacun improvisait une histoire qu'on supposait être un péché. Je me souviens à peine des conneries du style "oui j'ai craché par terre", oui j'ai menti à mon père et à ma mère", ç'aurait pu être plus facilement "oui j'ai pensé à Fernande...", pas osé, mais même Brassens ne nous l'avait pas encore soufflé. La peine prononcée par le juge en noir de la tête aux sandales: trois ou quatre jésus-marie. Que l'on exécutait en marmonnant un ouin-ouin-ouin ponctué d'un signe ZZ! Et hop! on courait enfourcher nos vélos déjà lancés pleine gomme. Assister à la messe du dimanche matin d'avant le basket? Debout-assis, debout-assis, le fou rire permanent étouffé en se nouant les lèvres comme un ballon de baudruche prêt à siffler. Le jeu pratiqué durant la messe? Apposer la plus belle semelle de poussière (ou de boue), la plus belle trace de pied sur la soutane noire neuve du dimanche du vieux prêtre qui gardait les enfants sur des bancelles de bois très dur pour nos jeunes fesses. On s'y remettait à plusieurs fois pour comparer les traces des crampons. C'est quand il se levait pour la quête dans les rangées des fidèles chantants la bouche en cul de poule que nous pouvions comparer nos oeuvres. Je me souviens aussi de quelque leçon de catéchisme au presbytère, où dans le couloir sombre et froid se tenaient les grandes bottes vertes en caoutchouc du curé que tour à tour nous essayions en nous poilant comme des monstres. Cela se terminait mal, à chaque fois on se payait au moins une bonne heure de bonus de plus que nos collègues de l'école de ceux qui portent les cierges, que l'on n'aimait pas et qui, à notre rencontre, filaient comme une nuée.¨Pour les bottes, le plus fort, le plus culotté je veux dire d'entre nous, c'était le copain Serge. Il adorait pisser dedans. Et on riait comme des décavés. Pour les traces de semelle sur soutane, c'était le copain Loïc qui par un bruit en sur-apposition aux cantiques, reniflait comme un trompette avec sa manche de laine rêche comme essui-nez. Pour s'enfiler l'ostie pas d'amateur, pour chanter pas d'amateur, pour le signe de croix pas d'amateur, pour lire pas d'amateur... Pourquoi étions-nous là? Réponse: voir les parents qui ne voulaient pas choisir pour moi, et qui donc m'y envoyaient pour que plus tard, plus grand, ou plus tard pour se marier...., je puisse choisir par moi-même si oui ou si non, j'en étais ou pas. Ce qui d'office déjà était fait. Décidé, réglé, pesé. Je vous raconte une histoire pas d'hier qui ne date pas de la chouannerie mais remonte aux années yé-yé. Depuis heureusement les moeurs ont changé apparemment. Mais si le débat fait rage c'est que je viens d'être pris à partie par un membre de la génération des 20 ans d'aujourd'hui qui n'ont pas connu tout ces Saint-Frusquin, Saint-Sacrement et Vierge miraculeuse, qui tient à me faire dire, ou à avouer jusqu'à en cracher au plancher ce péché que je fus chrétien et le suis resté. Alors chrétien suis-je, faudrait savoir putain de Dieu à quoi ça tient? Imprégné de toute une tradition chrétienne? Oui nous le sommes tous, par le biais des mentalités, etc...mais plus ou moins. Pas au point de la boire littéralement avec le lait de sa mère, que d'ailleurs je n'ai jamais bu paraît-il, remplacé comme cela se faisait chez les modernes par le lait de vache. Rien de commun avec le rôle formateur de la Bible dans une population chrétienne très croyante et qui ne se borne pas à aller à l'église pour écouter d'une oreille distraite, mais qui suit la messe, et qui lit la Bible régulièrement, comme par exemple dans la culture protestante, ou de l'Ancien Testament pour les Hébreux, ou encore les Corans pour les musulmans. La relation à ces instruments est une relation à des textes sacrés, qui établissent leur propre caractère sacré en se référant à un événement qui est la révélation. La croyance en la réalité de cet événement est absolument essentielle dans ce classement par appartenance religieuse. Ce que dit Aristote c'est: l'humain est un animal instituant, qui n'existe que par son appartenance et sa participation à une communauté instituée et qui s'auto-institue (se donne des lois). Mais de quoi au juste? Pas sûr que cela soit bien du pur chrétien 100%, même du 45% à voir. Pas pur Républicain non plus... Tous imprégnés que nous sommes de programmes télé, de foot, de Tour de France, et de pub pour les dessous-chic. Il s'en érige des choses sans que ça ne paraisse. Comme surtout ce discours qui circule entre les humains, auquel tous participent, qui bouge en marchant. La religion est aussi brave qu'une mouche. C'est grave une mouche, vous lui tapez dessus, elle revient, elle ne vous lâche pas. Mais elle n'en a pas plus d'importance, au pire elle nous chie dessus. Autres textes monumentaux qui ont eu autant d'importance et ont été autant lu que les Bible, Coran, etc...auront été un temps pour les Grecs l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, l'éducateur des grecs. Ils étaient connus par coeur. Quel terreau philosophique! L'écrasante majorité des grecs croyaient à la réalité du contenu des textes homériques, qui sont la retranscription d'une poésie orale très ancienne véhiculée par des aèdes, des chanteurs qui, accompagnés d'une sorte de petit violon, ne faisaient pas que de répéter mais qui introduisaient chaque fois des variations et des ajouts. Comportant nombre de formes vivantes vraiment populaires, comme les Cyclopes, Ulysse, Hector, Zeus ou Achille, Poséidon ou Apollon, l'Iliade et l'Odyssée et ainsi que leurs aventures, événements, péripéties, et tous ces instants de poésie sur les petites îles de Méditerranée m'ont, comme chez les grecs, emballé durant mon passage en classe de 6ème. Faut dire que ces récits ne sont ni sacrés, ni prophétiques, ni religieux, mais poétiques, mettant en scène des héros tragiques, n'interdisant rien, n'imposant rien, ne promettant rien, ne donnant pas d'ordre, ne révélant rien. Et pourtant ils constitueront les textes fondateurs auxquels tout le monde ira s'y référer. En plus de dépeindre le monde héroïque, les propos contenaient en même temps la critique de monde. Par exemple l'Iliade: Achille repousse la proposition d'Agamemnon de reprendre le combat en échange de cadeaux somptueux et dit à peu près: cette guerre n'a aucun sens, et rien ne vaut plus que la vie. Et il ajoute: on peut s'emparer de boeufs et de moutons gras, acheter trépieds et chevaux, amis la vie d'un homme ne revient pas, une fois sortie de l'enclos de ses dents. Ce sont les grecs qui ont découvert ce fait qu'il y a une mort finale, définitive. Le "rien en vaut la vie" n'a aucun point commun avec l'immortalité de l'âme des chrétiens auxquels, à la communion de Pâques, il est marqué sur les fronts juvéniles une croix de cendres avec ces mots: "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière". Beau programme! Vieux souvenirs de jeunesse cette tragédie classique qui est toute l'histoire des hommes et du monde. En 6ème, ça m'emballait. C'est donc particulièrement vexant que l'on me qualifie de chrétien en raison d'un doux régal de profiter à plein du jour férié ensoleillé de ce lundi de Pâques. D.D |
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