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Le monde réel existe, encore ! Rien de tel qu'un peu de pluie pour se frotter le visage et respirer.

Il faut relire d'urgence, La Servitude volontaire de La Boétie, le pote à Montaigne. On y  trouve formulé pour la première fois dit-on, mais je m'accorde la liberté de supposer que certains philosophes grecs trois ou quatre cents ans avant JC ont dû l'annoncer aussi clairement, d'une façon décisive mais oubliée, la belle idée suivante: "Tout pouvoir ne vit que de ceux qui s'y résignent." Rien ne se fait à l'insu du peuple, de chacun, de soi.  La servitude volontaire, c'est en quelque sorte soutenir le tyran. Or depuis ces dernières présidentielles, ce à quoi on assiste en France, c'est à la prise en compte totale de l'électorat Le Pen par le pouvoir élu. Mais bien avant, ici localement, et c'est peut être la raison vraie de la création de cette chronique, nous la sentions venir: c'est la pulsion de mort contre le désir de la vie .

Nietzsche a une très belle définition de l'Etat: "J'appelle Etat le lieu où le lent suicide de tous est appelé la vie." Le lent suicide de tous, on le constate, tous les jours. Les présidentielles n'en ont été qu'un des révélateurs, déjà visibles à l'échelle locale.  La tentative d'expulsion de nos esprits de ce qui bouge, parce que cela inquiète, de ce qui bouge et se déplace, des pauvres sans domicile, des silhouettes clandestines de Sangatte et Calais, des prostituées qui vont qui viennent, des gens du voyage de passage ..., c'est tout bonnement la poussée de fièvre d'une maladie plus grave, qui est justement le lent suicide. L'esclave volontaire y contribue, mais c'est le destin qu'il s'est choisi. Son désir: être tout content qu'il ne se passe rien ! La mort en un mot .

Pour la masse qui s'ennuie, c'est regarder les grands voiliers partir, parce que la télé en parle et que donc, les autres y sont ! donc, faut y aller! . Qu'en auraient pensé ces stoïciens de bien avant JC ? On sait pas , faut pas pousser!. Des multi-coques fracassés ou qui démâtent , touchés par les lames tranchantes de la Mer d'Iroise ou de Gascogne . La France non compétitive ? Attaque du lobby  libéral contre les acquis sociaux . A fond la caisse. Le  FMI s'en mêle. Cet organisme qui a mis à plat l'Argentine . Bref, pardonnez-moi, mais entre l'actualité et l'Histoire, je rassemble les fragments d'une fresque intérieure. Et y résonne la pulsation .

Les gens ne savent plus voir, parce qu' ils ont de la peau de saucisson sur les yeux, et qu'ils ne trouvent pas mieux que de commémorer la patrie du Père Ubu, non pas parce qu'ils l'ont connu, mais parce qu'ils implorent les dieux des 82 religions dénombrées sur terre de la voir s'installer ! Alors, alors les médias fouilles-merde l'ont senti, l'audimat est là ! A saisir . Et Raffarin aussi qui met en branle la loi vichyste de la décentralisation.

Nous sommes entrés en douce, ici sur du velours ou de la moquette tachée, dans un temps d'obscurantisme grandissant et d'inculture contre lesquels il faut non seulement résister mais se battre. Il est temps d'affirmer que rien ne pouvait renaître sans la pensée, et la relecture vivante des textes fondateurs, les grecs, les Montaigne, etc..., l'affirmation de la liberté de créer, de rêver, d'imaginer, d'inventer. Autrement dit la liberté d'aimer.

Et ouais ...nous plongeons dans une révolution en train de se faire. Nous nous introduisons dans un monde entièrement nouveau, qu'on le veuille ou non. Voyons la Course du Rhum, c'est une bonne leçon...La technologie, le business, le plan média, tout est calculé, et d'un coup tout bascule la quille en l'air . Les flotteurs crevés, avatars et avaries, car la mer c'est pas de la moquette et c'est pas de la vanille.
 

Les Grecs, les Stoïciens de bien avant JC dont je causais plus haut, par exemple, c'était qui, c'était quoi ? Certains d'entre eux apprirent à tenir tête au destin, à la souffrance, à la mort. Au point de se tenir debout, immobiles, héroïques pour l'éternité, en proposant à leurs contemporains incultes , voire pour certains, esclaves, la tâche gigantesque de devenir libres.

Au XVIème et au VIIème siècles, au cour de la révolution qui a construit la modernité, Gargantua et Pantagruel sont les géants emblématiques des figures extrêmes de la liberté et de l'invention : ils traversent la révolution et nous proposent la tâche gigantesque de devenir libres. Nous avons aujourd'hui besoin de nouveaux géants et de nouveaux monstres, capables d'assembler nature et histoire, travail et politique,  art et invention, et de nous montrer le nouveau pouvoir que la naissance d'un air frais, peut attribuer à l'humanité. A la force de la vie, de l'être. De la chair. De la plénitude de la vie.

Rabelais, La Boétie, Montaigne, les Grecs, etc..., tous pensaient transformer notre chair en nouvelles formes de vie. En regardant à partir des singularités , de leur consistance et de leur liberté.

Notre modernité, mais quoi-qu'est-ce ? Elle se déploie entre globalité et singularités,  selon un rythme à la fois fait de connexions plus ou moins intenses (rhizomatiques, comme l'aurait dit Deleuze), fait de systoles et diastoles, d'évolution et de crises, de concentration et de dissipation du flux.


« Vous ne savez pas ce que peut un corps » disait Spinoza. Le corps est donc premier. Les corps se mêlent, se métissent, s'hybrident
et se transforment, ils sont comme les flots de la mer en mouvement perpétuel, en perpétuelle transformation réciproque. Et ouais ...Comme sur l'Atlantique. La mer des corps tangue. Sachant que tout corps est une multitude, cela en fait des houles ...en relation à l'autre.

Le corps est travail vivant, il est donc expression et coopération, il est donc construction matérielle du monde et de l' histoire. Il connaît les marées désobéissantes aussi .

Dans ce qui bouge, dans le travail et dans les migrations, dans ces va-et-vient, ce sont des corps qui sont en jeu. Et ouais, ces silhouettes de Calais ou Sangatte, ce sont des corps...Dans toutes leurs dimensions et toutes leurs déterminations vitales. L'activité des corps est toujours force productive, et souvent matière première pour la production de marchandises ou, surtout, de la reproduction de la vie.  Corps rongés par l'usure, mutilés ou blessés, toujours réduits à l'état de matière de matière. Dans l'Histoire ?  Cela se nomme l'esclavage et le prolétariat. Et bientôt un nouveau corps social qui fait peur déjà . Quelque chose d'adapté ou de rebelle aux rapports de force et porteur de désir de vie.

A l'échelle de l'humanité, cela ne s'appelle pas autre chose que les luttes, les mouvements et les désirs de transformation.

Les jambes liées par un destin d'esclave, Epictète n'avait renoncé à sa souveraineté qu'il entendait exercer sur lui-même. Son corps pouvait être vendu ou maltraité, son âme devait demeurer une forteresse dont lui seul était maître. Il fit l'apprentissage d'une philosophie qui entendait rendre l'individu indifférent et libre à l'égard de ce qui ne dépendait pas de lui, puisqu'il ne pouvait avoir prise sur les éléments extérieurs. Seule son attitude intérieure était en son pouvoir. Epictète allait réfléchir sa vie durant sur la manière dont tout homme, puisqu'il se trouve esclave des circonstances où l'existence l'a jeté, ne doit compter que sur sa liberté intérieure et sa volonté. Son propriétaire Epaphrodite, un serviteur de Néron, cherche à torturer Epictète en lui tordant la jambe. Sans la moindre terreur, Epictète lui dit en souriant: "Tu vas la casser." Et quand effectivement elle fut cassée, Epictète dit: "Je t'avais bien dit qu'elle casserait."  Je tire ce texte du bouquin de Roger-Pol Droit "Fous comme des sages, scènes grecques et romaines" édité au Seuil .

La production de subjectivité, développe toujours l'ouverture de résistances. De combats.  Les luttes déterminent véritablement l'être, elles le constituent . Au lent suicide que l'Etat d'aujourd'hui appelle la vie, s'opposent déjà ces corps et ces singularités, qui forment, petit à petit, la marée humaine des corps qui n'en font qu'à leur tête.



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