Hors-quai.

Derrida ne voyage plus. Ou peut être voyagera-t-il encore mais ne descendra plus en quai de lui-même. Derrida voyagera encore. Sans doute descendra-t-il en quai mais en moi. En moi qui le porte en tête.

Non par ce que j'ai lu de lui, soit peu de chose, très peu de chose. J'ai particulièrement été ému par sa présence esthétique, son rythme de voix, sa présence et l'intransigeance qui se dégageait de lui lors de son intervention à la fin de la journée consacrée aux 50 ans du Monde Diplomatique, voilà le pourquoi, en voilà la raison.

A la connaissance de sa mort, les journaux se sont quelque peu ouverts à ce personnage énigmatique, bien que français à la crinière blanche, qui ne passait pas à la télé alors que nous avions là portant nos couleurs nationales une star mondiale de la philosophie terrestre de ce siècle. C'est ainsi que Derrida m'est conté en mon train du matin depuis lundi.

Question train, ce matin la cause de son retard résidait dans un problème "d'aiguilles". J'en traduis: d'aiguillage! le système chemin de fer s'était figé en gare de Saint Malo. Coïncidence, remettre du jeu dans le systèmes bloqués était aussi le boulot de Derrida, me dis-je sans me dévoyer vers un autre mode de transport. Il se déconstruit ainsi un voyage. En attente, je lis: "La déconstruction c'est ce qui arrive" disait-il." La déconstruction étant le mot-clé de l'oeuvre de Derrida. Cela part de l'idée que tout est texte, tout est écriture, et que "toute expérience est structurée comme un réseau de traces". Par delà la philosophie, en rebond dans mon monde de voyageurs qui ferraillent et si je comprends aisément l'expression "...structurée comme un réseau", je me pose la question: et les aiguilles c'est quoi? Justement le travail de la pensée nous force en déconstruisant ce réseau à penser "ailleurs" et mieux en se penchant sur une "aiguille" de langage. Ou bien à partir de ce chaînon défaillant de comprendre pourquoi cette ligne, donc cette trace, a résisté au temps, aux embruns, et à l'esprit malouin.

Si le défaut d'aiguille bloque le système chemin de fer , en extrapôlant à tout ce qui fait système -donc texte, écriture, relations humaines-, observons ce qui se passe...Ainsi est-on amené à mieux comprendre le monde, et à savoir qu'une simple aiguille dans tout système en réseau lui fait prendre une autre direction, des voies inédites et surprenantes. Que dans tout système, il y a à l'oeuvre un mouvement de dislocation, de fissuration, de disjonction, qui peut être ébranlé par une "aiguille" qui foire.

Quant à la trace: "Il faut penser la vie comme trace". Trace comme suivre à la trace, donc à ce qui est laissé à voir, à saisir, à prendre. A hériter. "L'héritage n'est pas un bien" mais une "affirmation active, sélective"."Nous sommes des héritiers, cela ne veut pas dire que nous avons ou que nous recevons ceci ou cela, que tel héritage nous enrichit un jour de ceci ou de cela, mais que l'être de ce que nous sommes est d'abord héritage, que nous le voulions et sachions ou non." disait-il. Et encore "l'héritage n'est jamais un donné, c'est toujours une tâche". Existeraient donc en notre langage, en connaissance de cause, des "aiguilles adéquates" pour s'orienter autrement, et qu'en conséquence, notre trace de vie s'en trouverait changer.

Car dans le langage tout mot a d'abord une certaine signification, puis s'étant bâti d'une certaine manière au fil du temps et de ses perceptions, il contient et dégage une façon de voir certaine-une philosophie!-rarement discutée. Pour Derrida, sous réserve que je sois toujours bien sur ses rails- la langue porte en elle -j'ose l'imaginer- des ciels, des odeurs, de vieux saints, des plages de lumière vive ou de lumière noire, des tressaillements, des carillonnements, des magies enfantines, des circonstances, de bonnes et de mauvaises, des instances de poésie, des canons, des horizons, cette Europe fatiguée avec ses restes prestigieux, des soupirs calcinés, des aveuglements, l'indicible, mille sons, un peu de miracle; bref, beaucoup d'émotions qui nous percutent comme du soleil et du plaisir de vivre; bref, dans ses humeurs, ses élans, son mystère, son mystère surtout; bref, cette langue d'Europe ou d'ailleurs ne cesse de se répéter et en même temps de changer, cartable sous le bras ou non...Logiquement apparemment puisque le sujet parlant, lisant, écrivant, est aussi le sujet percevant puisqu'il est vivant, la perception devant être caractérisée comme une modalité de la vie. La déconstruction donc: "Si j'avais à risquer, Dieu m'en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d'ordre, je dirais sans phrase: plus d'une langue". Mais déjà, autrefois, Merleau-Ponty avait eu cette formule: "Voir, c'est toujours voir plus qu'on ne voit".

"Il n'y a pas de hors-texte" a dit le déconstructeur. Cette idée derridienne il faut l'entendre comme la résistance à la tyrannie de l'interprétation unique. Ah! la vérité universelle...elle s'en prend plein la tronche! En s'appuyant sur la multiplicité des interprétations du monde, il a voulu dire que le langage étant un acte personnel bourré de perceptions, d'images, de représentations stockées, un magma, son magma, beau écrire ou dire, ce qui le sera ne sera pas totalement la vie, il existera un écart, un putain d'écart incompressible, et que du coup le réel et la vie seront toujours décalés par rapport au langage. Relire les textes les plus sérieux à cette lumière et ils deviennent du coup bien moins sérieux qu'ils ne paraissent. La perfectibilité y est ouverte à l'infini. Toujours un écart entre ce qui est dit, à voix haute ou par chuchotements, ou écrit, à la main ou à l'ordinateur à deux doigts, et le réel auquel on renvoie. Exemple qui me passe par la tête comme un train dans celle d'une vache à la campagne: une salle de cours de peinture avec plusieurs élèves peintres qui se coltinent tous le même sujet posé devant eux, au final, à la comparaison des toiles aucune ne ressemblera à aucune autre, quel est le réel du bouquet de fleurs avec citrouille en décomposition sur la console? Que le motif à reproduire soit mon train à la frontière des limbes malouines ou dans un paysage floral ne changera rien.

Ainsi à partir de ce qui s'apparente à une aiguille de réseau de chemin de fer que l'on déplace, que l'on fait bouger à des fins de "reconstructions mouvantes", -par exemple, ce si peu tout con: en laissant tomber tout discours tout fait, propos d'individu collectif en fuite de lui-même, académique ou désincarné-, peuvent apparaître de nouveaux chemins, de nouveaux voyages, de nouvelles traces.

Mais Derrida, rétif aus systèmes clos, homme fier et sensible, grandement en avance entre deux cieux, savait déjà il ya plus de quarante ans qu'à l'avenir, une fois plongé dans le brassage mondial des cultures et des contacts, des traces de relations humaines et de la télé-technologie, tout langage devenant plus fugitif qu'avant, plus éphémère qu'au temps des grands-mères, qu'il comptera à bien se mettre d'accord avec l'Autre sur quelques traces résistantes au temps -des valeurs hautes de la civilisation des hommes: don, accueil, amitié, justice, démocratie...-, l'autre que l'on ne connaît pas, mais qui est fondamental en nous, et que l'on accueille en soi avec égard et sollicitude compte tenu de sa différence, puis que l'on portera en tête puisque sans lui rien de ce qui est humain ne tient debout. "Je ne serais pas ce que je suis et je n'aurais pas de maison, de nation, de ville, de langue, si l'autre, l'hôte, par sa venue, ne me les donnait."

Ce soir, en sens inverse, une personne jeune et jolie dans une tenue de la société nationale du chemin de fer nous a remis un carton rose portant cette information: "Avec les nouvelles installations de la ligne, le train est susceptible de circuler sur l'autre voie."

DD

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