Que sont ces sons tirés des joncs. Rien qui témoigne plus éloquemment, à mon sens, du chemin qui va du local au global, que le tirage de joncs. Cette forme particulière de se fabriquer un son, par sa cocasserie et son caractère finalement peu rythmé, procède d'une tension de joncs verts, frais, humides, au-dessus d'une bassine de cuivre d'un mètre vingt de diamètre à peu près posée sur trépied, quelque fois rapiécée, entre deux personnes; l'une qui, sans toucher le métal, maintient fermes 4 à 5 tiges posées sur son rebord; l'autre, le musicien qui se tient diamétralement opposé, qui s'efforce sans toucher lui non plus le métal, de tirer de ses deux mains l'une après l'autre, les tiges de joncs qui, une fois le geste suffisamment maîtrisé, produisent un bourdon sans incidence négative par ailleurs sur leurs états d'esprit. C'est à ce moment là que les deux tireurs-musiciens qui s'activent en sens opposés, découvrent que ce son évoque les sons tibétins, et qu'il se pourrait qu'il y ait un point commun quelque part entre tous -bien que nous ne soyons ni moines ni bonzes-, celui de trouver par la vibration de cordes de différentes origines et espèces tendues au-dessus d'une caisse de résonance quelconque ce bourdon finalement universel, une perception sensible et dépouillée de l'existence qui relie sans électrification les uns aux autres sur de grandes distances par les...vents du ciel. A preuve, après quelque recherche Google, voici ce qu'on trouve. Le vent évoque le souffle et la parole. C'est le symbole de la conque dans le monde kanak. La conque se dit döö en langue ajië, c'est un coquillage ou un simple récipient contenant de l'eau. Elle résonne chaque année pour marquer le début de la saison de l'igname. Elle proclame l'igname nouvelle et marque le temps du don des prémices d'igname aux aînés. Elle annonce le moment rituel de la communion entre l'homme et la nature, le temps social du renouvellement des liens entre les hommes. L'espace de temps entre deux sonneries de conques s'appelle né-döö et sert à désigner "l'année". La conque marque ainsi la respiration du temps. Ce que j'en dis, moi, après avoir tirer c'est que l'étrangeté sonore a de quoi déconcerter et provoquer un effet de stupeur passagère s'il n'était question de céder à la vielle tradition de la fête du solstice d'été qu'accompagnent les feux de la Saint-Jean agrémentés de chants et danses. Mais quelle en est l'origine lointaine? Mon autre étonnement est qu'en me laissant guidé par le corps, j'ai pris goût à sortir la note. Pour rire et par curiosité dans un premier temps, puis en me prenant à ce jeu archaïque en baissant un peu le ton ou en l'augmentant, un lien fondamental m'est apparu par lequel certains hommes demeurent, sans artifice et sans fantaisie, attachés à la réalité. L'événement est communautaire, chacun-chacune se plaçant de part et d'autre de la bassine de cuivre, avec plus ou moins de bonheur et d'harmonies, mais l'important c'est de se retrouver et de faire sonner fort le signal des réjouissances. Après donc nous sommes passés à table. L'initiative de tirer ensemble les joncs venait de Maria qui, pour la Saint Jean, sollicite les amis. Maria fut à la radio "radio Chante Pleure devenue Univers fm" l'une des animatrices de l'émission "Almanach", un patchwork de poésie, de conte, de recette de cuisine locale, du croissant ou de la pleine lune, mais de potins du coin assez peu, etc... "Cela dura deux ans." Maria sut le rappeler à table, ainsi que saluer l'autre animatrice de l'émission qui à la fois assurait la partie technique et le sein à son petit -qui aujourd'hui s'en va sur ses 20 ans!, c'est mon fils. "C'était de la radio libre!". Tirer les joncs, dans Google, c'est rencontrer Angèle Vannier et Maria Louyer, poêtesses bretonnes: "Polyphonie, polyfolie, polychromie de la mémoire orale. Tout est une histoire d'oeuf." dit-elle. Et ce qui fut ainsi capté par ces poétesses semble proche de ce que développe aujourd'hui De Lassus, philosophe et clinicien, qui parle de totalité quand le bébé baigne dans le liquide amniotique de son univers intra-utérin et capte par la peau, l'ouïe, le nez, la totalité de son monde. Par tous ses sens, sauf les yeux puisqu'ils sont clos dans leur caverne, mais cependant alimentés de sensations délivrées par les nerfs optiques. Pour ce philosophe contemporain, la totalité pré-natale est le réel, le monde. A la naissance, il le quittera pour être dans la réalité, qui est faite d'objets et de ce qui constitue communément la société. Mais durant toute sa vie d'enfant et d'adulte, lui manquera le réel de la totalité. Mais selon le philosophe, le réel c'est quoi? C'est l'inter-relation entre les êtres, entre la mère et son bébé dans son ventre, ce quelque chose qui passe intensément totalement. Du coup, en conclure que la conque sur laquelle se tirent les joncs n'est que le creux d'oreille de la..terre-mère, il n'y a pas une longueur de jonc. Alors tirer les joncs, oui, pour fêter le solstice d'été et, rameuter les gens du village pour la fête avec cette "voix hercynienne", "vibration tellurique", née de la rencontre du cuivre, de l'eau et du jonc. On ajoute une clé ou une pièce d'argent dans la bassine parfois. Mais compétition aussi, d'un tireur de jonc à l'autre pour séduire la belle, et d'un village à l'autre...L'oreille saura si cette nuit, on a entendu tel ou tel village plus lointain, déterminant sa vigueur et sa volonté de se faire entendre et de vibrer avec les autres dans la nuit d'été. Cette bassine, nommée paesle en parler gallo, servait-elle à autre chose? Aux confitures comme au pommé, les grand-mères le disent. Mais question de milieu sans doute, car via Google, selon un inventaire de 1600 et quelques pièces de monnaie, écrit en vieux françois, destiné à recenser les biens d'une maison de nobles, il est décrit une conque en cuivre sur trépied servant à émettre des sons lors du solstice d'été. Mais qu'est-ce qu'une conque au juste? Il s'agit du creux de l'oreille, ou de la cuvette, de la petite bassine de l'oreille. Selon le Petit Robert, "de la cavité de l'oreille externe où prend naissance le conduit auditif". Qui ajoute poétiquement: "Il se retourna la main en conque sur son oreille poilue" (Genevoix). Transition opportune pour enchaîner sur le 14 juillet, où résonnent tambours et clairons, qui, mis en chronique comme l'on met en musique, m'était apparu triste l'année passée, alors qu'il se fait cette fois-ci l'écho du jonc qui lie quand on le tire au solstice. Et à propos de chronique mise en musique, cette citation d'Armant Gatti: "Penser, c'est mettre en page. Parce que la pensée, c'est le blanc entre les mots. Il ouvre, il ferme, il horloge, il espace." Alors mots-pompes, mots-chignoles, chaînes de transport, tête de lecture, leviers, manettes,...et autre point de jonc-tion, tels ces sons tirés des joncs comme "temps social du renouvellement des liens entre les hommes". Cela sonne comme dans une conque, comme dans cette chronique ou dans le site Lieux-dits. soit DD |
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