Guide.

Ceux qui conçoivent ces guides avaient compris intuitivement avec quelle facilité leurs lecteurs pouvaient succomber au charme des conseils, des informations pratiques, des repères, des astuces, des recommandations venant de grands frères routards, dont le pouvoir flatte l'esprit de découverte du lecteur-voyageur en préparation, balayant du même coup chez celui-ci toute innocence ou toute naïveté débridée intempestive.

Le désir suscité par ces guides constitue un exemple, à la fois touchant et ridicule, de la façon dont les projets de voyage peuvent être influencés par les courts récits qui décrivent tel lieu ou tel autre, les détails matériels, les subtilités alimentaires, les petits coins à ne pas manquer en passant, les parcours et les meilleures manières de circuler, les possibilités de bivouac ou pas, les précautions, les pauses réparatrices, ce qui est sacré ou ce qui n'y est pas, si les chambres sont correctes ou pas, convenables pour le prix, si pour tel lieu le véhicule est indispensable, si tel restau fourni une carte bien fournie, le tout agrémenté d'une foule d'adresses utiles, un défilé d'infos culturelles, faune flore et savoirs vivre ensemble, les superstitions, les arts et la poésie des peuples, les parures des dames et les jeux des enfants, les fêtes et la sagesse populaire, les choix micro-économiques et politiques -"l'imaginaire instituant" comme le dit Castoriadis-, une poignée de mots et expressions utiles, et les images de bonheur et de délices les plus simples. Ah! qu'il est doux de feuilleter un guide de voyage, qu'il soit bleu ou pour routard, de chez Hachette ou de chez Gallimard, ou autre, toute l'info indispensable dans la lutte du voyageur pour sa survie y figure. Pour son émancipation en même temps. C'est ce qui reste au Petit Poucet désorienté s'il n'y a plus de cailloux ni miettes de pain.

Si on nous abreuve les sillons de conseils au sujet de destinations possibles, on ne nous parle guère des raisons que nous pouvons avoir d'y aller. Pourtant c'est si simple: par le pouvoir magique de ces guides le voyageur en préparation approche l'art du voyage en soulevant naturellement un certain nombre de questions ni si simples ni si futiles que cela.

Et si nous avons tendance à oublier qu'il y a infiniment plus de choses dans le monde que ce à quoi nous nous attendons, posant le rapport entre l'anticipation du voyage et sa réalité, la fonction d'éveil -pas de discours mais place laissée à l'imagination- de ces guides en fait des manuels d'éducation à l'art du voyage. A l'art de vivre simplement dans un rapport au monde plus libre.

Mais ce n'est pas tout. Je sais que dans quelques jours, dans ce temps suspendu à 10 000 mètres au dessus de la planète, à leur lecture je serai en plus scié de voir comment les gens s'inventent, s'agencent, se combinent, se bricolent des croyances, des habitats, des modes d'existence partagés en s'appuyant sur la richesse de l'imagination (de la poésie la plus quotidienne à l'art le plus grandiose). Avant de les rencontrer en vrai.

Un objet de culture est un objet de pratiques, et non pas seulement d'usages, une véritable pratique. On peut et on doit d'abord travailler au niveau de soi-même. C'est ce que nous apprennent ces guides culturels. Il y a toujours une économie de la subsistance pour toute existence, et il n'y a danger que lorsque cette économie devient hégémonique et tend à imposer ses critères aux modes d'existences eux-mêmes. Cette réflexion d'ordre général portant sur la marchandisation du monde, appliquée à mon propos veut dire que ces guides enseignent à l'inverse l'art de la débrouille, de la découverte, de l'étonnement, du respect de l'autre, de l'émerveillement pour un monde commun, la nature, et les choses, de ce qui s'invente avec joie et grande vitalité ici et là, quelque soit l'endroit du globe, de ces puissances d'agir et de pâtir propres à chaque communauté locale, de sa façon propre d'être affectée par ce qui lui fait événement, des bonnes adresses qui existent à tout endroit du monde quand on s'y intéresse de près. Non pas le grand standing, non pas le supermarché des consortiums du tourisme de masse.

Oui, c'est d'un ailleurs dont il s'agit, et c'est donc ce qu'on pourrait appeler un horizon. Le discours sur la consistance, c'est exactement cela. Et une consistance ne consiste qu'à travers des existences.

Et donc des pratiques. Bien entendu. Une pratique ne peut pas se définir de manière abstraite. C'est impossible. On ne peut pas généraliser les pratiques, c'est toute la différence entre la théorie et la pratique. Une pratique est toujours singulière, ici et maintenant.

C'est bien pourquoi ces guides, et en premier lieu le guide de routard, sont des objets de culture formidables. A placer sans faute en toute bibliothèque scolaire. Pour se préparer à aller à la rencontre de l'autre, et de son imaginaire.

DD

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