Réification.                                                                N°307 

Un camarade-usager des transports publics, sur les coups de 7 heures il y a quelques matins de ça, me colle les écouteurs de son walkman sur les oreilles pour y écouter un discours de je ne sais qui. Sans délai je le retire énergiquement en m'insurgeant (cordialement) contre son geste qui visait à me faire entendre "les informations". "Mais t'écoutes bien la radio le matin?" "Oui. Univers fm, c'est de la musique...pas du discours!" Réaction: "Mais tu es hors du monde, tu vis en reclus, replié dans ton monde, ça rend fou tu sais d'être coupé des autres et de ce qui se passe dans la société! Qu'est-ce que t'en fais des autres, faut être ouvert !"

Merci pour le conseil. Plus sérieusement, trop soucieux de la reconnaissance sociale à laquelle on estime avoir droit, j'ai essayé de lui expliquer combien je n'ai jamais supporté ce qui assomme si tôt: les nouvelles de la société du mépris! Bref, résister à tout ce qui inculque le mépris social relève d'une diététique mentale matinale! C'est le souci de soi et le soin que l'on se donne...Avec cette question terrible: sommes-nous vecteur de reconnaissance ou de mépris dans nos actes?

Pourquoi mépris? la  reconnaissance est du côté de la considération, du respect; elle s'oppose au mépris. Pour creuser la question, lire Axel Honneth, un philosophe allemand à suivre attentivement, qui insiste sur l'importance de la relation à autrui, à soi-même et au monde. Dans un petit livre "La réification-Petit traité de théorie critique" dans lequel il défend l'idée que la reconnaissance précède la connaissance, il développe l'idée que ce que nous connaissons vient tout bêtement de la façon dont nous sommes reconnu par les autres. De cette façon, ce qui est connaissance pour moi sera quelque chose d'autre pour ceux qui posent leur reconnaissance d'une autre façon. Et vice-versa.

Quel rapport avec les infos à la radio et ces écouteurs de réception? quelques questions simples: qui est l'émetteur et à quel récepteur s'adresse-t-il? N'ayant pas eu la réponse j'ai opté depuis fort longtemps pour l'expérience pratique effectivement vécue comme seule vraie source d'information, et donc de connaissance. Par conséquent, rejeter ces écouteurs va de soi.

Ce matin tôt, à la même heure, rebelotte: nous nous croisons sur l'escalator de la gare. Je relance la question: "Tiens! A propos des infos du matin: tu vois par exemple écouter la messe de Jean-Marc Sylvestre; les prédications des oligarchies étatiques et financières, pour moi, c'est niet!" Il me répond "Moi j'écoute pour connaître ce qu'il dit, et je fais la part des choses, et garde mon esprit critique. N'empêche c'est comme ça, par l'information qu'on a une vie sociale, que l'on peut échanger avec les autres..." Moi: "Le problème c'est qu'il n'y a pas de radio critique, elles racontent toutes le même monde, y compris par la structure langagière. Avec des nuances peut être, mais ça te sert la même messe et te dicte leur "monde" et se moque du tien, en plus il te le scande pour mieux que ça rentre!". Lui: "Oui, mais il faut connaître ce que dit l'ennemi pour mieux le contrer, s'y opposer! Si tu n'es pas informé tu ne sais rien!" Moi: "D'accord, être informé c'est vital, mais ça se recueille ici ou là, ça se débusque, ça se collecte, ça se butine dans la vie par l'expérience directe, au contact des autres, autant dans les situations vécues à portée de la main que dans les livres, etc..." Lui: "Et bien moi, c'est par la radio!". Moi, pour faire apparaître le but de mon argumentation avant qu'on se quitte:"Tu veux dire: par cette voix là "donnée" qui te descend de là-haut?"

Bon, le moment était-il bien choisi pour causer de ça? ce jour où les salariés de l'audiovisuel public se mobilisent pour défendre l'audiovisuel public. Cette grève faite suite à l'annonce de la suppression de la publicité dans le secteur public début 2009. Ou bien au contraire, ça tombe à pic pour discuter un peu du problème..

  D.D

 

 Chroniques

...