- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

S'inventer. N°409.

La maison d'édition de poésie contemporaine L' Idée Bleue cesse, ou du moins son éditeur Louis Dubost. Louis vient donc de lâcher ses activités en fin d'année après 35 ans d'édition. Un bail. Mauvaise nouvelle pour la poésie publiée, mauvaise nouvelle pour la petite édition à l'écart sur fond de foin et de roomballers. Mauvaise nouvelle pour Chaillé-sous-les-Ormeaux (Vendée) commune de la rase campagne donc de taille propice au petit tour des popotes. Faut-il cependant en conclure que tout est cuit dans le domaine de l'édition comme de l'écriture? Il s'instaure peut être d'autres formes. De nouvelles formes de tout. De nouvelle forme d'écriture et de lecture comme de nouvelles formes de ville s'inventent par exemple.

Je prends un exemple. Le mien. Durant quelques jours de la fin décembre je me suis retrouvé sans connexion internet. D'un coup j'ai mieux pris conscience combien c'est la fin de la ville, sa dislocation finissante. Je m'explique. Il m'a fallu cette interruption momentanée pour ressentir que petit à petit ma ville c'est-à-dire la majorité des services dont était sensée m'apporter la ville ancienne, passe désormais par cette connexion au réseau. En annulant les distances géographiques.

Pourtant je ne passe pas de commande ni ne suis adepte du paiement en ligne, quant aux télé-procédures elles ne sont pas ma tasse de thé. Eh bien, sans addiction particulière à l'internet, cela n'empêche que c'est par cette connexion que j'apprends. C'est à dire que je recherche de l'info qui m'intéresse, que j'y chope de la connaissance, qui m'oriente, m'indique et trace des pistes. Donc qui fait sens. Quant à la rapidité et la facilité personnelle pour y accéder sans bouger physiquement, elles me modifient, me changent et me transforment quelque part inévitablement, sans savoir quel noeud psychique ça décoince ou brouille.

C'est dire combien ça bouge, combien est en cours un vaste enchaînement. A pas de géant, à pas trop rapides. Nous sommes dans la transition. Sans savoir entre quoi et quoi. Nous ne sommes plus là où nous étions et nous ne sommes pas à même de discerner un repère quelconque en cette société numérisée. Transition difficile. Dure mutation. Qui s'en échappe? Personne. Cela donne le frisson. Et l'inquiétude active, heureusement. Il se brise des connexions et se déterminent celles qui nous demeurent invisibles.

Car suite aux arrangements, permutations et combinaisons des éléments que nous manipulent les opérateurs, observons bien aujourd'hui, chaque opération devient technologiquement numérisée. L'internet et sa propagation, l'utilisation de la carte de crédit, les badgeages ici et là, la vidéo-surveillance, la sur-identification, etc...Le phénomène est si gigantesque qu'on s'y adapte tous. Qui de nos jours règle encore son caddy en liquide à son supermarché? Qui de nos jours renonce au retrait automatique? Qui de nos jours opte pour le port permanent du passe-montagne afin d'éviter d'être saisi par les caméras de surveillance? Qui de nos jours rechigne au téléphone mobile et à ses chaînes? Que de nos jours refuse l'utilisation de la carte vitale chez son dentiste, son toubib ou l'hôpital? Quant aux réfractaires qui refusent tout en bloc, les machines, outils ou appareillages dont ils ont professionnellement l'usage obligatoire, les rattrapent par la manche. Ainsi au même titre que les banlieues et périphéries sont des éclats de ville, et que les zones d'activités ou de loisirs le sont aussi, le réseau numérique disperse pour le coup à perte de vue ce qui constituait l'urbanité. Et du même coup ce qui constituait chacun. Bon! ce que j'annonce est d'une parfaite banalité puisque pour un nombre d'utilisateurs qui ne cesse de croître c'est devenu la quotidienneté. Voilà oui c'est justement la question: la quotidienneté.

La quotidienneté ? Oui la question est bien là. Et pèse de tout son poids. Examinons alors encore ce qui est neuf dans mon quotidien? Je réponds que j'écris. Comme jamais auparavant. Et semble-t-il je ne serais pas le seul ainsi. Alors on me rétorquera que je ne parle plus avec mon voisin. C'est exact. Donc c'est bien la preuve que les relations ont pris une autre forme. Puis on me dira que c'est pour le meilleur et pour le pire, ce qui ne nous fait pas avancer d'un pouce. Quand les grandes sociétés plantent crocs et lames dans nos vies personnelles en piégeant les disques durs de nos ordinateurs, j'en suis réduit à dire alors à mon contradicteur qu'il convient de proposer et d'imaginer des formes nouvelles autonomes.

Oui mais...«« pratiquement »? Oui on se demande. « Imaginer des formes »?...fff! C'est vrai voilà bien un slogan de plus qui ne mange pas de pain. Avec la perte de soi dans l'objet abstrait, l'argent, la marchandise, c'est vrai l'internet c'est ça, c'est visible, quelle garantie d'autonomie a-t-on dans cette société numérique? Qu'est-on en train de perdre sinon tout? Que proposent l'Etat, les politiques, ou les mouvements sociaux pour garantir par la loi notre autonomie vis à vis de l'hétéronomie hégémonique du numérique? Cherchez pas! Le débat pour ou contre l''Hadopi porte sur une manne qui s'échappe de quelques poches, nullement sur la protection des libertés individuelles.

Alors prenons les devants. Faisons ce qu'on peut! Pour de bon ce qui est faisable! Comme si nous étions libres. Donc nous ne sommes pas au bout de nos peines. Comment? N'allons pas plus loin : par des chroniques par exemple. Bon, ça reste marginal d'accord je le concède mais c'est déjà un peu quelque chose. C'est un début. Vers la plurimodalité. Que l'objet se consomme et l'internet crée autour de lui un microcosme humain, ça se sait. Que l’internet vise à tout connecter ça se sait aussi, il ne fixe pas de limite, tout est mêlé, bon ou mauvais et si tu cherches tu trouves ! Puisqu'il a la possibilité de connecter tout avec tout, tout le monde avec tout le monde, et d’inventer sans cesse de nouveaux services et de nouveaux usages comme accéder aux capteurs et actionneurs pour leur faire faire des choses.

C'est ainsi qu'une nouvelle perception prend forme, appelons cette représentation nouvelle du temps et de l'espace le « monde benoîtement adopté », en lieu et place du « monde rejeté », celui d'avant. Eh oui dans le même temps comme on adopte on rejète ce que nous connaissions. Ainsi dans le cas d'un éditeur: l'imprimerie, le tirage papier, l'envoi des livres à la poste du canton, les points de distribution, les stocks à gérer, les retours de trésorerie, etc...Un auteur que choisit un éditeur, des lecteurs espérés et des soutiens fidèles.

Ce qui advient? C'est qu'autour ou aux environs des sites internet et des blogs du « monde benoîtement adopté » s'invente un style de vie. Jamais sans doute les gens n'avaient tant écrit. Et tant édité. Numériquement parlant. Digne des grandes mutations sociales et spatiales. Peu à peu, dans le quotidien des choses s'invente quelque chose qui nous échappe, comme peut être s'inventèrent les villages, comme en témoigne ce qui m'a été dit hier d'une internaute amie: « J'aime bien à mon retour d'une journée de travail aller visiter quelques sites internet, j'y vais voir s'il y a quelque chose de neuf. Sinon c'est l'apéro ou le bain chaud ! C'est comme rechercher un bien être après une journée de boulot, quelque chose qui décontracte. Oui je fais la tournée des popotes, j'en ai 2 ou 3 comme ça dans mon petit tour des popotes.» (Françoise).

Voilà finalement une bonne nouvelle, l'histoire se répète. Le retour aux nécessités de base fait un bien fou ! Bien des ressources se proposent. Pourtant j'imagine mal par exemple ce qui pourrait advenir d'équivalent numérique à ce que fut ma journée de samedi dernier. Je m'explique. Quand le pré de Jules et d'Aimée, l'âne et la chèvre, est recouvert de neige, bien naturellement il convient de les nourrir en fourrage et les tenir ramassé au chaud. D'où l'approvisionnement en balles de foin sur fond de roomballers que nous sommes allés chercher dans une petite ferme qui vient de cesser, d'un village sur une route de campagne enneigée et glissante dans sa montée en pente douce. Eh bien, croyez-moi l'écart, le pas de côté, est tel que la poésie est totale quand on quitte le « monde benoîtement adopté » pour rejoindre le « monde rejeté ». Café pris à la table, au coin du feu le retour sur le quotidien, tour d'horizon de la communauté locale, et sur les années d'enfance et sur ce que sont devenus les parents, présentation des chèvres et du cochon, etc...

Alors, vaille que vaille, que continue l'édition d'expression poétique sur fond de foin et de roomballers, de petits tours des popotes, et de chaussées glissantes, quelque soit ses multimodes d'écriture et de diffusion afin que "La poésie trouve là, sinon son essence, du moins comme une manière de se définir : une indispensable inutilité." (Louis Dubost)


D.D

Re-chronique.

Dans la même direction, voir cette vidéo de Bernard Stiegler, philosophe: Les entretiens du nouveau monde.

D.D

15/01/2010-23:07