Homo sapiens sapiens. En virant des vieux papiers, je tombe sur cette information qui stoppe mon geste: Deleuze "grand consommateur" de quotidiens et de magazines, s'intéressait tout particulièrement aux aléas de la vie locale. Pourquoi m'en étonner? Pour l'insolite de la situation. L'imaginer lire les potins de son village tranquille du Limousin chaque matin, tranquille et peinard à sa table de cuisine m'attendrit. A un vieux copain, vieux frère, je demandais au soir du réveillon s'il continuait à suivre les cours de philo à la fac en tant qu'auditeur libre et nouveau retraité plein d'allant et de disponibilité, me souvenant avec jubilation qu'il m'avait conté autrefois la vie de Socrate aux alentours de minuit. Cette fois-ci, ce sont des aléas de la vie locale don't il m'a entretenu, en m'avouant que la lecture "vers 10 heures" à sa table de cuisine, du journal tout frais sorti de sa boîte à lettre, lui procurait joie et plaisir matinaux. Ces anecdotes peuvent paraître futiles. N'empêche qu'elles s'inscrivent et s'accrochent quelque part. Ni l'un ni l'autre prône le moi frileux replié sur lui-même, autant leur vie "réelle" à l'un comme à l'autre fut sage, disciplinée et sédentaire. Apologistes de l'errance, du nomadisme, l'un et l'autre sont restés des voyageurs immobiles, concrets, de chairs et de sang. Cherchant l'un et l'autre la voie de la sagesse: tranquille et peinard. Je vous en cause mais avec cette réserve essentielle: des deux je n'en connais qu'un, c'est pas Deleuze. Lire les aléas de la vie locale serait-il un art de vivre à odeur de café chaud du matin? En prise avec la matière du réel, dans le théâtre du commun, le corps chaud de la vie? Dans la vie quotidienne, dans l'anecdote, la philosophie s'immisce. Elle est partout. S'étonne de tout: façon de vivre, de manger son chagrin en saucisson, de s'amuser comme portes battantes, de se bricoler des circonstances, de se passionner à en perdre la liaison, d'inaugurer le rocher aux mouettes, de geindre en plaintif comme sac à tri sélectif, de se faire voir près de sa niche, de s'habiller comme on s'en va se foutre à l'eau, de chercher des époux dans le commerce du voisin, de ne pas chercher à tourner sa langue dix fois avant de sortir une volée de bois mort, de hurler en silence sa sinécure, de jurer craché sur le front moite de l'été, d'en trouver l'horizon bouché comme lapins en clapier, de reniflocher quand le nez coule jusqu'à plus soif, de partir en vrille comme le ballon échappe à sa ficelle, de noyer le présent dans la pudeur d'alcool, etc...Bon, là, j'exagère un peu la caricature, je force le trait à la bombe, je secoue et presse. Bref se sentir être parmi, au milieu des êtres et des choses, être au beau milieu d'eux et de persévérer en eux. S'amuser alors à se poser la question en lisant les potins: ce qui est ne peut advenir sans cause qui le fasse advenir, quelle est cette cause? J'imagine un tas d'émissions de radio à produire en abordant l'actualité locale sous ce prisme à multiples facettes par des invités éclectiques autour d'une table à micros -mi-crocs?-, si d'aventure la forme nous tient. Cette question vaut aussi en ce qui me concerne, mais la vie locale que j'aime qu'on me raconte fut celle de mardi soir que m'a raconté le document diffusé sur la 3: "Homo sapiens". Mais après tout, en y regardant de près, l'on trouve peut être dans les pages des potins du matin des traits de caractère commun avec nos lointains ancêtres. Au minimum, la poursuite de la longue durée du processus d'homicisation qui s'allonge jusqu'à nos origines oubliées. Ce que raconte ce documentaire sur la voie d'un succès mondial ? Le grand récit de cet homme qui s'est tenu tout le temps en observation, tout le temps en train de chercher à connaître le monde. Je cite le thème du scénario:"Balayant trois cent mille ans d'évolution, Homo sapiens sapiens raconte les étapes décisives de l'histoire de notre ancêtre direct. Sapiens, fils d'Erectus, explore la Terre.(...) Sapiens accomplit des progrès fulgurants dans le domaine technique, mais aussi dans celui de la pensée et du développement de son imaginaire. Il élabore des rites funéraires, s'invente des croyances, conçoit l'art pariétal. Puis ce grand nomade se sédentarise...". C'est joué par 150 comédiens de différentes nationalités, avec comme conseiller scientifique Yves Coppens, paléontologue mondialement connu -que j'ai côtoyé, eh! oui, le temps d'une montée dans l'escalador de la gare de Rennes; belle image de progrès, l'escalator! Ce documentaire fut suivi d'un reportage sur le tournage. Ainsi apprenait-on qu'il a été reconstitué une langue sommaire tenant compte de l'environnement dans lequel évoluaient les individus, en explorant la fibre sapien que l'on a profondément enfouie en soi, et bien sûr l'imaginaire, mais écrite à partir des racines communes à toutes les langues; par exemple, un mot se prononçant "amma" qui veut dire la mère, la maman, en différentes langues. Pour la musique même rigueur : la rythmique du pas et celui du coeur forme la partition musicale, une musique tissée dans le corps et la parole, à partir des sons bruts, sons gutturaux, et bruits émis en se frappant le corps... Autre élément intéressant de ce film, les sépultures. Ce que regarde Claude, mon vieux copain barbu, dans les pages potins qui saoulent, c'est depuis peu , me dit-il, la page des obsèques. Il n'est pas le seul, c'est la page qui fidélise un lectorat sans cesse renouvelé. Trait de caractère commun? A voir. N'empêche ça y ressemble...Je reviens au film, pour citer Coppens: "A partir de la peinture tantôt animalière, tantôt abstraite qui accompagne, l'ensemble a un message, message sacré. Avec les hommes qui peignaient les grottes nous avons beaucoup de choses communes". Il poursuit :"La tentative d'expliquer le monde par un mythe d'origine, doit être aussi vieux que l'homme (...)Tous les mythes d'origine de la terre nous disent d'où on vient, là où on va, pour que l'angoisse existentielle soit soulagée". Du coup je m'en suis allé relire Michel Serres (Hominescence) sur la question: "Sans doute devînmes-nous les hommes que nous sommes pour avoir appris -comme le saurons-nous jamais?- que nous allions mourir. Les seuls restent loyaux de la préhistoire et de l'Antiquité haute, nous les trouvons dans les tombes, ossements accompagnés d'objets. Les animaux n'ont ni objet ni mort. Cette fin redoutée nous appartient donc deux fois en propre: en tant que nous sommes des hommes, en tant qu'individus singuliers; elle nous attend et nous atteint dans notre définition générique et notre singulière solitude." Il poursuit:"Dans notre dos, la mort et les faiblesses issues de sa peine engendrèrent les civilisations humaines. Les questions: vais-je vers la mort ou m'en délivré-je? construisent le sens." Je précise que Serres ne participait ni au film ni à l'escalator. Et pour conclure la paléo-fiction, de Coppens encore:"L'homme est à la fois tout petit, et à la fois immense parce qu'il est le seul être qui pense." Et enfin il renvoie à ce qu'il a entendu de la bouche d'un sage africain:"Quand tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi et retourne-toi et vois d'où tu viens". Quant à cet autre interviewé -le réalisateur je suppose-: "Pour l'homme sapiens, l'existence est de recevoir la vie qu'on nous donne et de la transmettre à celui qui suit." Des conclusions qui, en définitive, apparaissent moins éloignées de ce qui en ressort de la lecture des pages potins commémoratifs et grands discours dessus leur boîte, que de l'auto-épluchage quasi-permanent que se tient en cercle d'initiés chez les philosophes-singes connus. Par contre, à propos du commentaire du film, quand celui-ci s'emballe façon "cette famille extraordinaire, la nôtre...ces êtres qui trouvent le moyen d'aller au-delà de leurs limites...le plus puissant animal de la planète", c'est dommage que ne soit pas citée en complément cette fameuse pensée du professeur Choron -paix à son âme-:"La terre est une crotte de nez que Dieu avait dans le nez. Il en a fait une boulette qu'il a jetée au-dessus de sa tête." DD |
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