Une touche de couleur pour débuter: je suis toujours bouleversifié par la beauté libertine de ces paysages d'automne, des haies, des sous-bois, des mails allants droits, avec ces ocres, ces ors, ces formidables combinaisons et enlacements de saison aux douceurs ambiantes, ces associations chaudes de roux, de verts, de pourpres, et du nuancier en entier des ciels imprévisibles qui drapent la nature en pastel. L'heureuse et sauvage nature des choses (entendre: rumeur des chants d'oiseaux qui gazouillent et sussurent + éclats de sons d'auto), qui va du bleu délavé au grisonnant à pépites de lumière...Les irruptions du monde brut seront signes de quelque chose, interprétés et exorcisés j'en suis sûr par ces grands êtres aux sourcils bienveillants que sont ces feuillus déplumés au ton caramel, que sont ces sols qui sentent, qui dégagent chacun une odeur particulière.

Ces sols limés fiancés à l'eau et ces terres humides et salées, chairs pénétrées d'organes reproducteurs et d'énergie viscérale et jouissive...sur lesquels vont s'étendre lascives ces feuilles-modèle 2003 décrochées des cimes qui s'indignent en cet automne du manque de vent pour s'envoyager. "Sommes-nous dignes d'être libres?" Oui comme nous autres, les animaux humains-singes supérieurs améliorés, peu de temps. Tout compte fait durant seulement ce temps planant d'illusions d'être libre, car, par la loi du cycle qui ne cesse de tourner dans le même sens, toutes et tous se muteront en humus nourrissant...Ce pourquoi Aristote dit:"La nature garantit à l'espèce l'immortalité par retour périodique, mais ne peut la garantir à l'individu". "Alors vaille que vaille, que la lumière et la fête soient !" écrivent-elles, mais j'en doute, dans leur gazette des airs. Désolé pour elles, mais moi, de cette résolution j'en fais mon parti !

Ces feuilles marron clair de châtaigniers sur coussins d'herbe vert bleu menthe à l'eau, quand l'herbe agitée expire, mêlées à ces fichus débris de sac plastique, petit cailloux de granit, éclat de verre qui brille, autre bout de ferraille rouillée (voir marron-ocre-orange-cannelle dans le mot "rouillé"), ciel cotonneux pesant, oui la ouate pèse, et si s'y ajoute par chance la couleur des yeux, cette sensation d'harmonie des tons (entendre: tous les frissons du bois) que j'ai devant moi est une création du vivant. Et ouais! Images, représentations, bref tout ce que la rétine, le nerf optique, l'élaboration cérébrale du vu, produisent  de couleurs, de formes.

La vision colorée c'est quelque chose: à titre d'exemple, très récemment à l'instant même d'une délibération politique importante, le président de la collectivité locale invite les partisans du oui de voter avec le bulletin mauve. La salle stupéfaite réagit, le bulletin des oui était rose ! Confusion, moment de doute, perdrait-il la raison ? La proposition plus rationnelle d'un membre de la notable assemblée (entendre: rumeur de champ de foire + éclats de voix de camelots) fut retenue: écrire oui ou non sur le bulletin, quelque soit donc sa couleur. Ainsi donc a été validé un projet architectural d'envergure en plein champ d'herbe d'un paysage de bocage, qualifié ici abusivement de romantique ( ils nous gonflent avec ce romantisme poussiéreux qui amuse tant le narcisse sous combien de masques! ), pour lequel l'architecte créatif propose de retenir une couleur franche, l'une des couleurs primaires, rouge, jaune ou bleu pétants, qui fasse tilt à la rétine pour que la construction soit vue plus grande, soit perçue monumentale, de bonne proportion sur le site. Et pour mieux banaliser d'autres bâtiments-verrues, les peindre de façon ludique, en peau de vache à taches noires et blanches, en rappel des vaches à lait en pâtures d'aut'fois.

La couleur. Pas neutre face au monde qui l'entoure. C'est un langage, aussi. Pourtant, rien d'extérieur à soi ne détermine le fait que nous voyons les couleurs ou que nous  ne les voyons pas. Chacun a son monde propre, qui est un monde de représentations, d'affects et d'intentions, que ballottent les opinions humaines !

Et blague à part, compte tenu du fait que ce projet architectural et urbanistique d'envergure a été fortement co-initié par ceux-là même qui commettent cette chronique colorée et ce site associé, et, étant donné le contexte social, géographique, culturel, etc...je puis vous dire que nous avons été saisis d'un grand soulagement quand, après décompte des votes sur tableau noir, l'assemblée donna son feu vert à la réalisation de ce projet, sans relever cette fois-ci une digression autant labyrinthique qu'inaudible sur la question centrale de la saison (comme ce fut le cas et la raison d'un vote négatif précédent, qui aura coûté au bas mot 1 MF d'argent public) : les feuilles ! Les feuilles rousses qui font glisser, qui recouvrent les gazons, qui bouchent les gouttières et grilles de caniveaux, que l'on chasse à l'aide d'ULM à pied...

Ces feuilles d'automne ridées qui tombent, tombent, et tombent, et retombent encore, un temps surplombant les questions humaines en tant qu'éléments constitutifs des paysages élégants et bariolés, une fois à terre vues en négatif par les mourants. Pour ces derniers, qui s'ignorent mourants, seule l'image est recevable, pas le vivant qui menace les budgets et l'ordre des choses!

"Telle la génération des feuilles, telle la génération des hommes" s'époumonnait Homère dans Iliade. Ceci-dit, aucun désastre qui soit de loin comparable à celui de la canicule pour nos aînés, n'a été remarqué en ce qui concerne le feuillage d'or des arbres qui n'en finissent pas de briller sous le soleil d'automne.

Avant de s'endormir sous le ciel hivernal et les ramures grises...(entendre tout bas: Verlaine." Les sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon coeur D'une langueur monotone. Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure. Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure...Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte...")

 

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