Où se rendre.

Lire ce que dit le philosophe Bernard Stiegler sur la perte de l'individuation de cet homme devenu exclusivement consommateur, qui n'a que du travail "en miettes", qui ne se projette pas non plus dans du "nous" et qui, pour se singulariser n'a plus qu'à se jeter dans les artefacts proposés par un marché qui exploite cette misère propre à la consommation et, narcissant à outrance et en vain, fait l'expérience de son échec, perd son image, et c'est la débandade, à la queue-le-leu sur le bitume tout frais de ces zones commerciales toutes fraîches, vers des temples énormes et aseptisés-contrôlés de la consommation depuis peu même devenue aussi dominicale...comme là-bas en Amérique...Voilà pour démarrer je vous ramachouille du Stiegler à la façon Leroy-merlin comme une invite aux lecteurs d'aller à sa rencontre- Bref, comme je me demande depuis dimanche " Mais qu'est-ce qui fait rouler ces cons", alors ceci:

"voiture 15 voie A repère V                                                                                                                                                                        

pas toujours

autant d'indices

dans la vie pour décider

du bon chemin

à prendre."

(Roger Lahu. Editions Le Dé bleu).

Je regarde aller les chauffeurs, qui semblent s'engager en de longues fourmilières dans des directions mûrement réfléchies. Mais je me pose la question de savoir si vraiment réellement ces chauffeurs, à l'image des rires pré-enregistrés qui scandent les vidéogags pour épargner de rire spontanément, à l'image du café sans caféine, de la bière sans alcool, de la nourriture sans substance, à l'image des saveurs posthumes d'un plateau repas de la Sodexho, savent là où ils vont.

Une longue file de plomb dans laquelle les gros sans substance sont électoralement majoritaires. Les gros sont vides d'existence, c'est pourquoi chez certains se bourrer le bide pour se remplir le vide n'a d'égal que la frénésie des autres -d'apparence moins gros- pour acheter n'importe quoi. Tous gros, quelque soit le gabarit, tous unis, roulant au pas dans la direction du bonheur Leroy-Merlin ou Décathlon plus profond, puisqu'ils ne peuvent plus s'aimer eux-mêmes.

Ces chauffeurs désubstantivés là où ils se rendent, c'est encore en procession comme chez les pingouins engoncés, tous dehors au signal, par ces beaux échangeurs en boucle giratorisée inclus en un paysage végétalo-formicalisé -espace lisse de la table rase sécurisée par la guerre économique: tout s'achète tout se vend surtout le vent, mais du passé pas de mémoire!

Là où ils se rendent.

J'imagine un jour. Un jour les arrêterait. Les interrogerait sur leur destin, les pousserait à parler, les pousserait à voir des images venues d'ailleurs, de là où chacun laisse libre-cours à son besoin de chantonner, de s'interpeller, de se créer sans s'y attendre des convergences actives de complicités entremêlées.

J'imagine un jour. Sur un segment de terre, sur l'accotement de boue, sur une place pas trop encombrée d'ustensiles semi-figuratifs, ou sur une aire de repos avec toilette incorporée pour ceux et celles qui attraperaient le mal au ventre et l'envie pressante, ce jour les pousserait à descendre de leur V.R.B.P.V ( Véhicule Récent-Bulle-Prothèse à Virilité), à poser le coude d'autiste "à succès" sur la portière ouverte de la spontanéité, à se gratter la tête afin qu'ils se disent: "Je me rends à quoi au juste?"

J'imagine un jour. Un jour à dépoussiérer les images stockées en-dedans d'eux. Un jour où il pleuvrait vraiment, un jour véloce. Et débonnaire à la fois. Un jour substantiel. Les voir quitter d'un mètre ou plus leur V.R.B.P.V, se mettre à se raviver en se balançant d'un pied sur l'autre, puis entamer quelques tours sur eux-mêmes comme des toupies, le doigt sur l'arcade en se demandant vraiment une fois pour toute si ce n'est pas trop tôt encore pour s'y rendre.

Car au bout du bout il n'y a que le néant qui attend qu'on s'y rende. Et rendu à l'heure du bilan, le jour- terminus ira fuyant jusqu'à taire lui-même la formule d'accueil: "Bienvenue dans le désert du réel. Top! fini pour le stress vécu ta vie durant! T'es rendu!"

J'imagine un jour. Qui ne soit pas, pour une fois, un jour à éclipse. Qui perturberait la cartographie de ces nouvelles zones géantes périphériques aux grandes villes, dédiées aux temples-totem voués à la marchandise-mot d'ordre; dans ces lignes suburbaines bien lisses ce jour cette clarté en corrigerait toute la signalétique, le balisage, l'ensemble des panneaux indicateurs, y compris les portiques numérisés, par cette inscription: 'direction des prisonniers politiques".

Un jour qui pleut qui mouille, qui perturberait même les puces sans éthique virtuellement greffées en-dedans du robot-acheteur, jamais satisfait, toujours prêt à de nouveaux achats et par conséquent toujours prêt à travailler davantage, fut-ce avec des salaires en baisse, pour se les procurer. Fort impacté est-il par la résonance publicitaire -images et ondes sonores-, toutes synchronisées sur la primauté absolue accordée à un temps planétairement unique. Celui de l'argent qui règne sur l'ici et l'au-delà.

"Direction des prisonniers politiques", cette inscription à coller à côté du mot d'ordre fléché, comme pour ces camps entre rondins de bois et nerfs barbelés, leur indiquant là où se rendre. Où se rendre. Définitivement.

Je les regarde aller, j'imagine ce jour et son âpre aventure face à ces fades servitudes. Depuis ma sérénité des fauchés, je les salue tous.

 D.D

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