Criques.                                                                               N°286

Chronique salée, suite ... côtière. De la pointe Saint Mathieu à l'anse de Porsall. Côte où l'on y respire grand angle: criques sauvages discrètes, sable blanc fin laiteux, lumière claire, tendre, étrange, vent léger du désert océanique, douce atmosphère. C'est pas tous les jours qu'ça va si bien. Des coques de bateaux prolétaires de toutes couleurs attendent que la vague leur soulève les fesses, et les rochers griffés qu'elle les fouettent. Mais elle se prélasse pas loin entre Molène et Ouessant, plus près encore du soleil d'or à son couchant.

La mer d'Iroise va bien, les mouettes se la coulent douce, les cormorans ont l'air de s'en foutre. Ce samedi, planté là au bout du monde avec peu de monde autour, je respire le lointain, me régale la vue. Et me souviens qu'autrefois, en mai 78, nous avions publié un numéro de L'Harassoire -gazette locale ancêtre de la radio- titré: "Marée Noire. Lettres de Portsall...On achève la Bretagne..."

De retour à la maison, je suis heureux de le ressortir des étagères:

"L'un des membres de l'Harassoire est natif de Pospoder, près de Portsall. Ayant vécu 25 ans à Brest, passé ses vacances à Porspoder et Portsall, il a demandé à des gens de Portsall de témoigner à la suite du drame de l'Amoco Cadiz. Voici deux lettres, la première de Madame Thomas qui a toujours vécu à Portsall, la seconde Madame Pellen qui vit à Brest, son mari y travaillait à l'Arsenal, mais qui est native de Portsall. Mieux que des discours de tous ordres, ces témoignages, dans leur simplicité à travers des mots de tous les jours, expriment la blessure profonde qui nous atteint, le deuil de toute une population hébétée devant un tel spectacle de mort, mais aussi la colère à la mesure du drame (...).

 

                                                                                                                                                       Brest le 17 avril 78.

                    Claude, salut.

                   Qu'attends tu comme témoignage? Que veux tu que je te dise qui n'a déjà été dit? Je vais essayer de dire ce que j'ai vu, comment j'ai réagi, etc...

                   Le matin de vendredi 17 mars je suis allée faire une course à Portsall. Depuis 7h1/4 du matin je savais qu'un pétrolier s'était échoué à Portsall mais j'étais loin de me douter de l'ampleur du désastre! Je suis arrivée à Portsall par la route touristique. Le bateau était là, apparemment presque dans le port, énorme masse dégueulant sa cargaison nauséabonde. Autour la mer était noire, les rochers, les plages pleins en quelques heures de cette saloperie. L'énorme vague noire qui se mourrait sur la plage de Trémazan faisait un bruit qui tordait les tripes, un bruit immonde de mort, fin du monde qu'on ne peut traduire. L'air était irrespirable, empuanti de ce pétrole très volatile (cette odeur était très forte à partir de Saint Renan). Les habitants étaient là littéralement hébétés. Je l'étais aussi comme frappée par je ne sais quelle force de mort. C'était tellement vrai que tous nos instants à la maison étaient marqués par cette hébétude comme pour la mort d'un être cher. C'est comme s'il y avait eu un mort dans la famille.

                  Après avoir pleuré plusieurs jours, la colère est venue avec les vraies questions: qui est responsable? Comment un tel bateau a pu arrivé sur nos rochers chargé à ras bord de ce pétrole de malheur? Et puis l'envie de la crier cette colère, non seulement l'envie mais le besoin. Nous avons été de toutes les manifestations, certaines au pied levé le lendemain soir par exemple, réunissant plusieurs milliers de personnes très déterminées nous a fait nous sentir moins seuls.

                  Sur place, tout s'organisait, ou plutôt marchait sans organisation. Leur plan Polmar, faut pas qu'ils viennent nous en parler. On a vu les paysans avec leurs tonnes à lisier, c'est ce qui marchait le mieux au début pour avaler ce flot noir, mais ce qu'ils pouvait pomper était dérisoire par rapport à la quantité. Avec la grande marée, tout a été rempli jusqu'au bord, c'est à dire à Kerdéniel par exemple, dans les jardins des villas, à Pors ar Vilin Vraz et Porsguen, les dunes en bordures, le sable, tout est souillé et en profondeur. Ce pétrole étant très liquide s'est infiltré dans le sable très profondément. Tout est négatif dans ce truc. C'est peu dire "ras le bol du pétrole". Les rochers sont tout noirs recouverts d'une épaisse couche. Là où on les lave au jet, ils restent tout huileux, ils en sont absorbés. Ce pays si beau, quand on le voit tout ravagé par cette saloperie, c'est affreux!

                 Je sens une plainte qui monte en moi du fond du ventre, ce n'est plus qu'une vision de mort: les crabes meurent, le goémon est pourri, les grèves puent. De tels crimes sont la honte de notre société! Moi j'appelle ça un crime car du moment que ça aurait pu être évité ce n'est plus un accident et c'est un crime dont il faudra trouver les responsables directs.

                 A Portsall, on se trouve en zone occupée par l'armée. Les flics, il y en a à tous les carrefours; quelques volontaires de Portsall ont aussi aidé l'armée à nettoyer mais là non plus aucunes précautions n'a été prise. On n'a pas cherché à savoir si les gens étaient en bonne santé. Or ce pétrole est un des plus nocifs; il contient 3 à 4% de benzène. A cette dose c'est très grave, celui ci étant cancérigène et peut provoquer des leucémies et des cancers de la moelle épinière. Or nous avons vu des soldats, des paysans mangeant sur le pouce un morceau de pain après s'être très rapidement essuyé les mains dans un chiffon déjà pollué! On ne sait plus que faire des déchets. Pour le moment on les décharge dans les trous énormes que les extractions de sable (autre crime!) ont fait dans les dunes. Il y en a à Brest dans la zone portuaire. On a à peine ramassé le tiers! Or ces déchets, pétrole mêlé de goémon, de crustacé, de petits poissons morts puent horriblement. La semaine dernière, je suis allée avec Suzanne voir là bas et nous sommes allées jusqu'aux dunes de Lampaul pour voir ce spectacle, c'est affreux. Ce n'est pas rien 230 000 tonnes de pétrole! Ca ne se contente pas de pourrir la mer, ça pourrit aussi toute la région littorale, et ça je pense pour très longtemps. Et quand on pense à toute la démagogie paternaliste des mass-médias, du pouvoir qui à force d'entraide et de fric essaient d'enlever à ces pauvres-bretons-vraiment-bien-éprouvés la raison de leur colère, moi ça me donne envie de vomir.

                Tu vois Claude de tels événements me font devenir de plus en plus "Gwen ha du". Ce sont mes racines qui sont plongées dans le pétrole, et j'en crève.

                Pierre mon mari est à l'hôpital depuis 15 jours: troubles du rythme cardiaque, et les docteurs ne veulent pas croire au choc psychologique.

                Pourtant il a eu littéralement le coeur brisé!

                                                                                                                                                              Madame Pellen."

Documents d'archive.

D.D

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