- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

Cordonnier. N°385

Je vous livre une confidence, j'ai quelques attaches familiales du côté de la cordonnerie. C'est dans l'univers cordonnier que j'ai grandi. D'où une tendresse certaine. Des chroniques anciennes l'attestent. Pourquoi j'y reviens? c'est en parcourant une nouvelle fois les ouvrages de Jacques Rancière, puisqu'ils ont constitué cet été ma lecture favorite. (Parenthèse: en la rubrique "du bruit aux sons" il a été mis en téléchargement l'enregistrement fait en août 2006 de l'intervention du philosophe dans le cadre de la présentation de son livre de l'époque "La haine de la démocratie").

Dans ses livres, pour appuyer sa pensée, Rancière renvoie à chaque fois à la condition des cordonniers (par exemple, dans les archives ouvrières exhumées dans La Nuit des prolétaires- archives du rêve ouvrier). Ce qui lui permet de règler quelques comptes avec Platon et ceux qui peu ou prou s'en réclament. L'image de cette corporation peut apparaître désuète de nos jours. Une erreur selon Rancière. Car il y voit celle de celui qui ne veut pas se réduire à la fonction établie; il y voit celle de celui qui s'arrache à ce qui l'enferme c'est-à-dire à sa condition sociale qui implique l'impossibilité de faire « autre chose » compte tenu de l'« absence de temps ». Il y voit l'expression d'un "non-consentement fondamental à l'ordre des choses" à partir d'une enquête historique qui révèle chez les cordonniers une forme insurrectionnelle à portée émancipatrice car tentant d'échapper toujours à la mission qui leur était assignée: travailler à leur soulier et non de se mêler des affaires de la cité (la République). Entre 1848 et 1851, à ce titre ils jouèrent un rôle majeur non seulement dans l’insurrection, mais par la suite, dans le combat républicain.

Voilà ce qu'il en dit: “ Insurrection cordonnière. La raison sociologique des historiens voudrait y voir la promotion de la vertu cordonnière. La fierté de ces travailleurs habiles, leur inquiétude devant le monde nouveau du travail déqualifié armeraient l’esprit et le bras des cordonniers comme de leurs inséparables acolytes, les tailleurs. Seulement pour les cordonniers – et tous les ouvriers – le savent : il n’y a pas de vertu cordonnière. Ou bien , et cela revient au même, il y a cette vertu qui n’a pas changé depuis Platon : le cordonnier est celui qui ne peut pas faire autre chose que la cordonnerie. ”.

Cette présentation générale de l’insurrection cordonnière par Jacques Rancière dans le Philosophe et ses pauvres permet de se reposer la question politique sous un autre angle : dans la boutique du cordonnier les amis passaient pour bavarder et de ce bavardage naissaient les rêves d’une autre société. Méprisés pour leurs savates, les cordonniers, avec les tailleurs, les forgerons, les menuisiers aspirent à un monde d’êtres indépendants des autorités. Et sans remonter au début de la République, j'en témoigne.

Pour bien signifier le statut historique du cordonnier, Jacques Rancière ajoute : “ Le cordonnier, au XIXème siècle  n’a pas encore fini de payer ses crimes contre l’ordre platonicien. Il est le nabot dont les chansons de compagnon ridiculisent le grand tablier, les outils grossiers et la poix puante. Il est l’esclave usurpateur, initié par fraude aux secrets du compagnonnage. La loi des charpentiers commande à tout compagnon conscient de ses devoirs de tuer “ le sabourin ” rencontré porteur des insignes du compagnonnage. ”

Quand le journal l’Artiste écrira en avril 1845 : “ La nature n’a pas permis à tout le monde d’avoir du génie ; elle a dit à l’un : fais des poèmes ; elle dit à l’autre : fais des souliers. ” La référence aux souliers ne peut pas être accidentelle. Comme le rapport de Marx aux savates, évoqué par Jacques Rancière : “ Pour Marx le cordonnier poète est l’homme de la mauvaise histoire, l’homme du double (le bâtard) opposé à l’homme de la contradiction, le travailleur qui veut enrichir sa qualité quand il faut la sacrifier, qui prosaïse dans l’univers de la fabrication le grand rêve pastoral du poète Antipatros : le loisir des ouvrières dont les nymphes font marcher le moulin. A la vie divine du loisir il faut au contraire laisser toute sa distance “ archaïque ” pour la gagner dans le sacrifice de la machine, de la science et du combat. ”

"Tout se passe donc comme si le destin de la moderne république était encore représentable dans ce partage symbolique: il doit y exister une classe d'individus dont le métier symbolise la nécessité pour tous les gens de métier de ne faire rien d'autre que leur propre affaire; un métier qui résume la nécessité du travail en tant qu'elle exclut les privilèges -même et surtout les plus ascètiques- du loisir. L'ordre est menacé partout où le cordonnier fait autre chose que des chaussures. Et réciproquement l'on peut baptiser cordonnier quiconque dérange l'ordre des états."

Ce que nous enseigne Rancière c'est que de nos jours la même règle s'applique: prière de rester à sa place! Et de laisser "l'ancestrale hiérarchie" et autres "prédicateurs" aux esprits bien tracés se charger des affaires. Et tonne en politique comme en philosophie, leur mot d'ordre toujours renouvelé (remasterisé?): "si les cordonniers ne s'occupent que de leurs chaussures, la cité sera en ordre". Mais de quel consentement fondamental à l'ordre des choses nous parle-t-on sinon celui à consentir au retour du capitalisme sauvage (délinquance estivale dans les banques, travail du dimanche, élévation de l'âge de départ à la retraite, remise en cause des 35 heures, régressions sociales multiples, etc...)? Oui voilà justement, encore, ce qui pose problème.

D.D

Chronique:

« Oui voilà justement, encore, ce qui pose problème. » conclut la chronique.

En fait, Savinien Lapointe, cordonnier de « La nuit des prolétaires » a compris autre chose encore me semble-t-il : Il a entendu lui aussi : « que si les cordonniers se mêlent de faire des lois, il n’y aura dans la cité que de mauvaises lois », il a compris aussi que « s’ils veulent faire eux-mêmes la philosophie de l’émancipation ouvrière », ils en seront incapables puisqu’ils « reproduisent la pensée faite tout exprès pour les aveugler et barrer le chemin de leur libération ». Il a encaissé ça. « Le capitalisme sauvage ».D’accord. Mais il a aussi démasqué cette « moderne flatterie » maniée actuellement par quelques syndicats et partis ouvriers qui consiste à faire croire à l’ouvrier que « sa lutte dans l’atelier » et « ses cris » sont La vérité qui l’oppose au capitalisme sauvage.

Et il écrit ça, Savinien Lapointe, le cordonnier : « certaines gens descendent en sabots dans les ateliers, par la crainte qu’ils ont de voir le peuple monter chez eux même en escarpins. »

« L’obstacle ne vient pas des maîtres-geôliers. Il est de savoir par où passent ces chemins de la liberté sur  lesquels peuvent s’engager des individus déjà libérés. » Jacques Rancière

Françoise

12/08/2009-22:19

A signaler:

Salut Univers, en rapport avec les dernières chroniques je signale le livre qui vient de sortir de James C Scott : "La domination et les arts de résistance". L'idée de son livre me paraît assez interessante, je cite une article ; "À trop s’intéresser au discours public des dominants et des dominés, au détriment de leur discours « caché », par définition difficilement saisissable, on approche les situations de domination de manière trompeuse, et l’on risque de ne pas même apercevoir la résistance effectivement opposée par les subalternes." 
 
ci-joint 1 interview + des résumés.


Matthieu

15/08/2009-02:15

Re-Chronique:

Pour aller dans le sens de Matthieu (me semble-t-il) :  Dans « Le ventre de la baleine » de George Orwell, il y a cette histoire : Un éléphant dans un accès de fureur dû sans doute à la panique (cest moi qui interprète) tue un homme puis se calme. Quand Orwell arrive, léléphant est prostré et ne menace plus personne : il ny a plus aucun danger mais la foule rassemblée «  loblige » à labattre :

« Pour pouvoir exercer sa domination, il faut qu’il [le sahib] passe sa vie à tenter d’impressionner les « indigènes », ce qui veut dire qu’à chaque moment décisif, il doit se conformer à ce que les « indigènes » attendent de lui. […] Un sahib doit agir en sahib. Il doit se montrer résolu, savoir ce qu’il veut, adopter en toutes circonstances un comportement sans équivoque. Avoir parcouru tout ce chemin, l’arme à la main, suivi par deux mille personnes, puis m’en retourner benoîtement, sans avoir rien fait — non, c’était impossible. Je serais la risée de la foule. Et ma vie entière, la vie de tout homme blanc en Orient, n’était qu’un long et patient effort pour ne pas être l’objet de risée. »

Françoise

16/08/2009-10:32

Re-Re-Chronique:

J’avais trouvé amusant que le livre de James C. Scott dont parlait Matthieu était en commande et devait m’arriver sous peu…Je l’ai reçu ce matin et j’ai eu la surprise de voir cité le texte sur l’éléphant de G. Orwell…ça a quelque chose de rassurant quant au cheminement de sa propre pensée non ? Voici aussi ce que j’y lis :

« La vaste majorité des gens ont été et continuent d’être non pas des citoyens, mais des sujets. Tant que notre conception de ce qu’est le politique se réduit aux activités déclarées ouvertement, nous sommes amenés à conclure que les groupes dominés n’ont pas de vie politique, ou bien que la vie politique qu’ils peuvent avoir se borne aux moments exceptionnels d’explosion populaire. Une telle perspective manque l’immense terrain idéologique qui s’étend entre l’inertie et la révolte et qui, pour le meilleur ou pour le pire, constitue l’environnement politique des classes assujetties. C’est se concentrer sur l’arbre visible du politique et ne pas apercevoir la forêt qui s’étend au-delà. »

Françoise

18/08/2009-17:13