Boule.                                                                                    N°227

Pas de chronique sur le festival d'Avignon, là où j'avais assisté un jour à une pièce jouée à même le parvis du Palais des Papes par un dompteur de fauve qui, pour promouvoir son cirque implanté en périphérie, voulait épater la galerie sans protection aucune en déplaçant son léopard sur un chariot bariolé. Pendant cette démonstration chaque enfant du premier rang était invité à caresser la douce peluche. Nous étions alors une centaine de festivaliers off un peu somnolents à assister à ce spectacle sauvage en fin d'après-midi. D'un coup d'un saut d'un éclair le beau fauve happa un petit singe qui couinait trop exagérément, cela se passa si vite qu'on n'en vit que du feu et la touffe de poil résultante de l'énergumène, de l'attaque à la canine sur échelle de cirque au pied de laquelle on apercevra le bras pendant du dompteur passablement déchiqueté qui laissait pisser son sang. Je ne vous dis pas le vent de panique indescriptible sur la Place du Palais des Papes, la belle peluche s'étant évanouie dans la foule festivalière. Une fois clos cet hapenning populaire et familial ce fut autour d'un autre spectacle off duquel on ne retiendra que la tentative de vol par un pick-pocket local à l'accent bien affûté qui, à l'aide d'un rasoir à tailler les sangles, s'employait à délester paisiblement dans la foule, sous nos yeux, un lourd appareil photo d'une épaule de touriste allemand distrait. La dextérité des artistes en Avignon nous émerveilla. Voici deux mots sur ce que j'en connais du festival.

Alors à défaut j'en viens au cas Zizou qui vient de s'expliquer il y a tout juste quelques minutes, occasion inespérée m'est offerte pour m'adonner à un commentaire à chaud. Comme après un discours présidentiel tant attendu, autrefois. Donc faisons le point sur ce spectacle populaire digne du théâtre antique.... Entre êtres encore humains. Etre ou éviter d'être, y a pas meilleur choix. Et si les Règles n'étaient pas assez explicites, la sanction immédiate dissipe les malentendus: carton rouge. L'interdiction de geste, la sagesse retenue qui s'abîme finalement dans la surtension, le surmenage..

ZZ m'a fait pleurer, comme au théâtre antique. Plusieurs fois pendant ce mondial je me suis retrouvé saisi par l'émotion à mon insu quand simplement j'entendais son nom. En douce, sans que cela se sache de mon entourage à qui je ne pourrai avouer pareille faiblesse. Normal: je me suis régalé de ses actions, ses dribbles, de son style, de son élégance, de son art...Que dire de comparable chez ses adversaires italiens? Mais question idolâtrie est-ce dû plutôt à mon état de nervosité à l'approche des congés (demain soir!), à ma fatigue, à ma sensibilité à fleur de peau au fil de l'eau de l'âge, etc...? j'entends d'ici les rieurs.

Alors parlons comme tout le monde de ce fait divers dans lequel ZZ est impliqué "qui comme modèle pour la jeunesse donne un sacré mauvais exemple à la jeunesse de France!". Bah! non, ZZ n'est pas un Dieu! Tant mieux!

Ange et/ou Démon? Jongleur et/ou Cobra? Quelle connerie. C'est un retour à la matière première de la tragédie grecque: l'humain. La réconciliation des contraires chez le héros, ce demi-dieu. Pas d'archange dribbleur, pas de statue du pousseur de ballon rond à pied de plomb comme il en était exposé en trophée quand j'étais minime dans tout café des sports pour accompagner les charges de pastis et autres ivrogneries de supporteurs, dirigeants et joueurs. Qui parle de pétage de plomb? non, un homme c'est pas de plomb. Ce que je souhaiterai y voir moi dans ce geste tauromachique -mais j'en sais rien- pour cet artiste des arènes c'est une manière osée et culottée de tirer sa révérence à un milieu pourri de bourrins truqueurs-tricheurs, parce qu'il devait avoir depuis longtemps -j'imagine- comme une boule de feu dans le thorax, une grosse boule de feu en vérité qu'il devait expulser avant de s'en aller. C'est peut être ça le vrai coup de boule.

Le "retour du gamin de la Castellane", ce quartier beur de Marseille, un "geste de gosse" disent les commentateurs beaux consommateurs de choux gras. Justement  c'est toute la question. Retour donc au modèle vivant et mobile par essence, non-infaillible et doué de spontanéité.

Relativisons, ce n'est qu'un jeu c'est dérisoire, y a des choses plus sérieuses qui s'éclipsent du coup. Ok! mais pourtant j'y pense. Et je ne suis pas le seul. En cette finale intergalactique ce qu'il s'est passé est un dévoilement. Ce que dit cet événement c'est que le foot n'est qu'un jeu, et que cela ne reste qu'un jeu même dans la tête du plus grand des joueurs, y compris les Règles et le carton rouge qui va avec tout le tintouin médiatique et marchand. Mais un jeu a des limites. C'est ce que dit ZZ par ce geste. Il existe pour tout homme qui se respecte des valeurs plus précieuses encore que ce jeu. Et son spectacle. Qui n'a évidemment aucun sens, qui encore en douterait-il? Et ce que dit ce geste spontané et sans calcul est qu'il n'est nullement question sur une pelouse ou ailleurs qu'il soit possible de jouer avec tout, y compris avec l'honneur de son adversaire, ou son imaginaire. Passer la ligne...c'est plus du jeu, l'exister reprend son cours. D'où cette réaction humaine et violente à l'insulte assassine.

Je cite Castoriadis: "Anaximandre le dit: le simple exister est adikia, "injustice", démesure, violence. Du simple fait que vous êtes, vous outragez l'ordre de l'être -qui est donc, tout aussi bien, essentiellement ordre du non-être. Et devant cela, il n'y a aucun recours, et aucune "consolation" possible. La meule de la Diké* impersonnelle écrase, inlassablement, tout ce qui vient à l'être(...)".

ZZ en existant a cassé sa statue d'Etre de légende. La foule des stades et des télés voulait un Dieu, un Etre définitif, de gentillesse et d'humeur constante, elle découvre à la 114ème minute de la finale l'exister. En fait, à ce que nous tentions en vain d'échapper avec drapeaux, émotions, joies et trompettes durant ces quatre semaines et demi.

 

*Déesse de la justice, des usages et des coutumes agissant auprès des hommes avec l'appui de Zeus. Dans Electre d'Euripide, la colère de Diké est désirée et frappe l'homme au sommet de sa gloire.

 D.D  

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