Ce que veut dire "vie sociale quotidienne" : il s'agit de la vie en société telle qu'elle se mène dans l'horizon de la journée, ou, disons, du jour après jour. Que constatons-nous? D'un côté, il est existe un double renforcement : de l'autonomie et du contrôle. En reprenant et précisant ce que Deleuze voulait dire par le passage de la société disciplinaire à la société de contrôle, c'est à cause de ce double renforcement, contradictoire, que les individus expriment clairement un ressenti de détérioration des conditions de travail, expression qui apparaît nettement dans les résultats des enquêtes sur les conditions de travail, menée périodiquement depuis 1982. Si ce ressenti est plus négatif, c'est parce qu'en même temps les individus expérimentent et développent une plus grande liberté de pensée et d'action, mais une liberté "emprisonnée" dans des contraintes économiques et des pressions croissantes. Et lorsqu'on se déplace vers les enquêtes "conditions de vie" et "emploi du temps, le tableau se complète : on voit une vie de moins en moins "socialisée", de plus en plus individualiste.

Aujourd'hui, ce sont non seulement les appartements, mais les immeubles, qui deviennent des forteresses..., avec un usage du temps libre, qui reste à la fois toujours autant marqué par la division sexuelle du travail, mais qui devient aussi très marqué par les temps de récupération et un usage massif de la télévision. C'est pourquoi, sans nostalgie ni mélancolie, marquer l'écart avec la vie sociale quotidienne "populaire", d'antan, qui ressurgit de temps à autre, qui avait une force et une richesse qu'elle a largement perdues est intéressant à observer. Je ne veux pas dire que n'y exprime pas une puissance, mais c'est une puissance affaiblie, aussi bien individuellement que collectivement. Remarquons d'ailleurs, que c'est au nom de cette "vie sociale quotidienne", que Sarkozy mène sa politique : sécurité et tranquillité. Il enfonce le clou, non seulement pour réprimer, mais pour annihiler les puissances latentes de cette vie. Pour écraser.

C'est lorsqu'on dépasse l'horizon de la "vie sociale quotidienne", au jour le jour, qu'à la fois les problèmes majeurs se révèlent et que les virtualités de puissance apparaissent. Par exemple : la vie professionnelle prend force lorsqu'on l'approfondit, en voyant que commencent à sauter les frontières entre vie professionnelle et vie privée, et que le "quotidien" se trouve investi par et dans les virtualités d'une communication mondialisée (internet, l'info planètaire à temps réel).

Autre exemple : les "réfugiés" sont des individualités sans réelle vie sociale quotidienne, parce que la quotidienneté ne peut pas se stabiliser pour eux. Ils se situent à un niveau infra-quotidien, mais avec une accumulation d'expériences, qui, à leur manière et malgré la dureté de leur situation, leur donner une vision du monde nettement plus riche et ouverte que la vie sociale quotidienne de celui, restons concret et lucide, qui passe des heures entières à regarder TF1 (on connaît les chiffres exactes, si ça vous intéresse).. Or, je pense - mais je peux me tromper - que cela a une signification beaucoup plus large encore : nous devenons tous des "métis" et des "réfugiés". Je veux dire par là que notre "vie sociale quotidienne", devient elle-même de plus en plus instable, événementielle, incertaine, et on le perçoit lorsqu'on dépasse l'horizon du quotidien. Lorsque l'on voit que notre vie (vie tout court, et non pas "vie sociale", ou "vie sociale quotidienne") est de plus en plus structurée -et destructurée -, culturellement, politiquement, affectivement, intellectuellement, par la montée de la mondialité. Et ce mouvement se fait dans l'instabilité, parce que craquent toutes les institutions nationales qui avaient vocation à produire de l'intégration sociale et de la socialisation.

Il n'existe plus de "société" et donc de "social", devenu "sens commun" (comme dirait Deleuze) du terme. Du coup, les individualités se trouvent, de fait, exposées à la mondialité de manière beaucoup plus directe, parce que les structures d'inter-médiation (d'intégration sociale "réglée", donc produisant de puissants effets de domination) craquent. Cela provoque des dangers et risquent énormes, mais cela provoque aussi les conditions d'une ouverture inédit de la "vie quotidienne", sur des horizons de temps et d'espace considérablement plus larges et libérateurs qu'auparavant.

Reste néanmoins un hiatus - et non pas un trou béant - entre structuration et sens. Il faut, collectivement, progresser dans la connaissance adéquate de ces virtualités nouvelles pour qu'elles puissent être saisies dans l'horizon du sens de l'action.

Si je vous en cause ainsi, c'est quelque fois, l'évènementiel pèse. Avoir sans cesse, le nez dans l'actualité lasse un peu . Alors tentons de prendre congé de l'évènementiel. Maintenant que le diagnostic cité plus haut est établi, et qu'il est aussi très souhaitable d'appréhender le sens de son action, je vous propose de vous baigner un peu, dans la pensée qui dure. Dans la pensée à vivre. Dans la pensée pas con, pas si tiède! Voyons çà .

La superstition engendre la crainte, obstacle à la vérité. Les méfaits de la religion et leur remède, c’est  ce qu’animaient en son temps Lucrèce, philosophe épicurien de Rome. Lucrèce a connu la « guerre sociale » la révolte de Spartacus et de ses esclaves dont 6000 furent crucifiés sur la route de Capoue à Rome (des crucifiés inconnus !),  etc…Bref, il a grandi et vécu à une époque d’instabilité gouvernementale, d’effondrement du système politique républicain, de corruption, de massacres. Il a vu en quelque sorte s’écrouler le monde autour de lui. Son époque ? le 1er siècle avant JC. Dans ce climat d’incertitude et de troubles, l’Italie est en quête d’idées neuves : un grand nombre se tourne vers de nouvelles religions d’origine orientales, mais les plus instruits des Romains vers la philosophie. Celle-ci se substitue alors à la religion.  Comme cette philosophie est évidemment d’origine grecque, les deux grands systèmes en vogue du moment sont le Stoïcisme et l’Epicurisme.

Epicure , créateur donc du système qui porte son nom, est un grec qui vécut vers 300 ans avant JC. Donc bien avant. Dans le fameux « Jardin », Epicure vécut avec ses disciples une vie entièrement consacrée à l’enseignement philosophique et à l’amitié. Une vie simple et frugale, très différente de ce qu’évoque le sens habituel du terme « épicurien ». Sa doctrine toutefois n’est pas entièrement originale. Ainsi Epicure fut profondément influencé par un système philosophique antérieur (VI –Vème siècle avant JC).

Après sa mort, Epicure fut l’objet d’un véritable culte, non seulement en Grèce, mais aussi en Egypte, et en Italie. Le point de départ de sa pensée ? Une constatation : les hommes sont malheureux. Pour Epicure ce qui fait leur malheur, c’est qu’ils s’imaginent que les dieux s’occupent d’eux, leur impose des devoirs et les surveillent sans cesse, idée qui les affole au point même de les pousser parfois au crime sous prétexte de religion ; et d’autre part, qu’ils connaissent l’existence de la mort, savent la brièveté de la vie et surtout redoutent l’au-delà, ce qui sera après la mort.  Ces deux craintes empêchent les hommes de s’enquérir de la vraie nature du bonheur et de régler leur vie en conséquence. Tiens, tiens!… 

Le bonheur est, pour l’Epicurisme, le bien suprême, qu’il faut acquérir et conserver : il se confond avec le plaisir, mais pas n’importe quel plaisir. Le plaisir épicurien, c’est, pour le corps, l’absence de douleur, et, pour l’esprit, l’absence de trouble et de crainte, le calme, la tranquillité, la sérénité .  Le véritable épicurien paraît donc de prime abord d’une moralité assez élevée : il est maître de lui et de ses passions ; il pratique la tempérance, modérant et calculant ses désirs ; il raisonne ses actes, ne se laissant pas aller aux excès de la chair et dédaignant les plaisirs grossiers ; il cultive par ailleurs l’amitié qui joue un rôle fondamental dans le bonheur, selon Epicure ; il pratique aussi la justice, condition indispensable pour vivre en paix avec les hommes. Très curieusement, dans la vie pratique, l’Epicurisme a ainsi en commun, avec l’esprit platonicien ou le stoïcisme, la lutte contre les passions, la recherche de la sérénité, le détachement et l’ascétisme. Et ouais ...

N’empêche que ceci est peu su . Est peu lu, est peu entendu. Est-ce si niais que cela soit dit, publié, connu ? Pourquoi faut-il donc tenir ces moments pensés sous silences imposés à l'esprit , quand cette dissonance où la conscience fait corps, une fois  connue, serait salutaire ? De toute façon, une connaissance bien étendue est désirable. Alors, alors ? Peut-être bien parce que les pouvoirs et leurs conforts bien distribués y résistent mal. Qui sait alors s’il faut tant se taire ? 

La philosophie se fait, se fabrique, elle est mouvement et essentielle à l'existence humaine. C’est un processus philosophique. Sans finalité, sans objectif. Et l’important c’est de retrouver la singularité par rapport au désir, à la naissance, à la mort, au devenir de l’existence. Donc de sortir d’un certain infantilisme, de lui rendre la densité de l’événement. Ah! De l'évènement ? Donc, de l'évènementiel ! Et ouais, nous y sommes toujours dans l'évènementiel !

 A ce titre, la pensée n’est pas réservée aux seuls professeurs de philo, dans les lycées, dans les facs. La pensée, la philo, c’est quelque chose qui est auto-producteur même de sa signification, de son existence. Les philosophes grecs tenaient discours sous les portiques. Ils saisissaient ainsi un public, comme ces chanteurs de rue. Alors, alors, suivant ce bel exemple, libre, gratuit et populaire, ce type de chronique à croquer comme celle-ci, que notre âne-à-chronique s’emploie à mettre en ligne chaque jeudi, peut-elle contribuer à quelque apport ?

Possible, à notre façon bien singulière, car on avance avec nos questions de notre temps, on avance et on les brasse, on y ajoute de la subjectivité et de la vigueur, on les brasse, comme dans un tambour de machine à laver, avec de l’eau propre, avec ce qu’il faut qui décape, avec ce qu’il faut d’énergie pour la rotation, de caoutchouc, de tuyauterie…pour en faire ressortir un tissu pour se vêtir l'âme, comme on dit parfois . Une belle tenue d'âme, c'est quand même préférable pour une "vie sociale quotidienne" supportable . La "Vie sociale quotidienne", si j'en cause, c'est à cause de cette expression que je crois avoir saisi dans la bouche de Sarkosy .

"Ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore" Heidegger lequel ne s'excluait sans doute ni de son énoncé, ni de son énonciation. Je signale au passage un livre politique, de "grande politique", limpide et de circonstance: Bernard Sichère Penser est une fête  Editions leo Scheer 2002.


 

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