Rodéo. N°240 Pris en flagrant délit...de rêver! Une anecdote. "Mais Monsieur vous rêvez?". C'est sur ces mots qu'un CRS m'a adressé la parole après qu'il m'ait pris en chasse sur une grande artère rennaise à fort traffic. Avec ma vieille Clio blanche je venais de franchir doucement, tranquille, un feu rouge dont elle et moi ignorions la présence. Du totem lumineux comme du Scénic blanc frappé du sceau d'une compagnie de CRS qui par hasard me marquait à la culotte. "Mais Monsieur vous rêvez?", je crois bien qu'il aura employé sévèrement à mon endroit, au pied de ma portière, cette formule de quatre à un cinq fois avant de me laisser partir. D'une pareille considération on en rêverait, et bien c'est véridique il m'a laissé partir en me souhaitant par dessus le marché une bonne journée. Je suppose qu'étant seul ce fut un gradé, un chef, qui avait d'autres chiens ou chats à fouetter, puisqu'aussitôt dans la ZUP proche il s'engouffra. Le nom de fantaisie n'est pas inscrit au revers de son plastron, j'imagine. Qu'adviendrait-il si cet étonnant verdict en arrivait à faire jurisprudence ? Quand il n'y a plus rien à espérer ni état d'âme à avoir, que tout énervement serait superflu parce qu'il n'y a pas photo, ne nous cachons pas derrière des boîtes d'allumettes puisque nette et sans bavure la faute saute aux yeux, puisque venant du fautif il y a reconnaissance sans hésitation, ni trouble ni peine ni honte, qu'attendre d'autre sinon la remontrance civique, le sermon, de celui qui incarne la puissance publique chargée de l'application de la loi. Ainsi tout compte fait c'est vrai ce verdict qui m'a surpris est le meilleur qui soit. Mais pressé par une autre affaire plus sérieuse, a-t-il eu vraiment la disponibilité de temps et d'esprit qu'ont ces autres fonctionnaires de la gendarmerie qui s'ennuient dans leur bocal à buée comme quatre poissons rouges dans leur Estafette à tuer le temps, je l'ignore, cela m'échappe. S'échapper d'une telle situation de loupage n'est pas le truc à faire, mais l'hypothèse traverse l'esprit du simple d'esprit aux mâles attributs. Du mien aussi, je l'avoue, mais très vite l'appréciation de la situation apporte la réponse judicieuse: encore heureux que je sois néophyte en rodéo. Plénitude de l'âme à l'instant où elle a réussi à neutraliser le temps. Calmos. C'est quand même une expérience dont se relèvent pantois des cohortes de mâles déboussolés. La scène finale fait figure de perle. D'anthologie. Vérification d'identité faite, on vous répond: "Je vous souhaite une bonne journée, Monsieur!". Vous êtes bien étonné. Vague sensation d'être revenu à un état néanderthalien, moite et flasque, je me suis senti confondre les vitesses et les précipitations. Tout le monde peut se tromper. J'exagère un peu, grossis le trait, un peu honteux face à cette situation cocasse j'en joue. La farce permet d'en rire. Mais il n'entre pas dans mon intention de minimiser le fait parfaitement dangereux pour soi et les autres de "griller le feu" (expression mal fichue!). Ni d'outrepasser une règle de sécurité routière par goût de désobéissance, ni comme l'évoque Georges Bataille "La liberté n'est rien si elle n'est celle de vivre au bord de limites où toute compréhension se décompose". Entendez seulement que je témoigne là d'une émotion que j'assume et par conséquent qui se présente comme une forme organisée de l'existence humaine. "(...) l'émotion signifie à sa manière le tout de la conscience ou, si nous nous plaçons sur le plan existentiel, de la réalité-humaine. Elle n'est pas un accident parce que la réalité-humaine n'est pas une somme de faits; elle exprime sous un aspect défini la totalité synthétique humaine de son intégrité" (Jean-Paul Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions). D.D |
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