Voix. N°277 "Le nomadisme des musiciens, je veux lui rendre hommage" dit le contrebassiste Henri Texier, figure du jazz, dans Le Monde de ce soir. Bien vu. Et en avoir des nouvelles par la presse me fait toujours plaisir. Mais avec à l'esprit le "que devient-il?" -allusion perso à la chronique précédente. Ainsi sur mon petit monde il pleut en ce début d'été maussade de bien belles nouvelles de belles voix entendues autrefois. Il y a une petite décennie à l'occasion d'une animation quelconque à Combourg, sur la place près de la porte de l'ancienne épicerie en plein vent se produisait sous un ciel gris comme hier, un duo de jazz new orléans "Gilles et Mina" . Peu de spectateurs, la plupart d'entre eux restaient stationnés au delà du massif de fleurs face à la maison à la lanterne, question de garder la distance avec ...son propre corps. Public disloqué à l'idée même d'être invité à écouter bien que gratuitement . J'en parle parce que la petite Mina est devenue en se façonnant au fil de l'eau Mina Agossi, grande chanteuse de jazz qui fait dire à Francis Marmande dans le Monde "Comment devient-on Mina Agossi ? En naissant d'une mère bretonne et d'un père béninois. Elle se défend, par modestie, d'être chanteuse de jazz : elle improvise. La chanteuse la plus rayonnante, la plus explosive de l'heure, la plus libre est donc bretonne. Sans cornemuse ni biniou ? Pourtant, les faits sont là, tante Jeanne ramassait des fraises en coiffe à Plougastel." Et tant que j'y suis question voix, je me souviens d'avoir assisté aussi à un concert flamboyant fourré à la pêche et à l'émotion vive servi chaud au théâtre des Jacobins à Dinan: grosse voix grave! Puis la croisant à sa sortie de ce lieu après son concert: petite bonne femme! Liz Mac Comb est une très grande chanteuse et pianiste-organiste "diva du gospel song", une énergie, une pleine charge qui emporte tout les publics. Surprise qui me fait incroyablement plaisir, interviewée par le même Marmande dans le Monde de la semaine dernière "Comment expliquez-vous la ferveur que vous ont portée des intellectuels comme Cornélius Castoriadis? "Cornélius Castoriadis jouait bien du piano. J'ai fait souvent le boeuf chez lui, et on m'a priée de jouer pour ses obsèques. Je me rappelle d'avoir chanté Motherless child, tout le monde pleurait. Le gospel song a un pouvoir d'émotion immédiat. Je viens d'une famille inondée de musique." Là, comme dans le chant du jazz je saute sur l'opportunité qui se présente pour vous inonder d'une longue citation du pianiste dont parle Liz: "Les philosophes, les sociologues, les politologues et tous les autres continuent à parler aujourd'hui de "l'individu humain" comme s'il y avait un individu humain. Il n'y a pas "d'individu humain". Il y a une psyché qui est socialisée et, dans cette socialisation, dans le résultat final, il n'y a presque rien d'individuel au sens vrai du terme. Et plus la société est hétéronome, moins il y a d'individuel. La véritable individuation commence lorsque les sociétés amorcent un mouvement vers l'autonomie. On ne peut pas distinguer deux potiers folkloriques l'un de l'autre, et on ne peut pas distinguer un sculpteur égyptien de la XVIIIe dynastie d'un sculpteur égyptien de la XXe dynastie, à moins d'être égyptologue. Mais si vous connaissez tant soit peu le grec, vous ne pouvez pas confondre un vers de Sapho avec un vers d'Archiloque. On est en 700 ans avant J.C, c'est le début de la poésie grecque savante, et ces deux personnes écrivent de façon complètement différente. De même que vous ne pouvez pas confondre Bach et Haendel, deux Allemands écrivant de la musique contrapuntique à la même époque. Il y a peut être un ou deux morceaux sur lesquels, à la rigueur, on pourrait hésiter, mais l'essentiel de leur création est absolument reconnaissable. Ce sont des individus individués, non pas des exemplaires d'une tribu ou d'une nation. Mais pour créer des individus individués, il faut une société individuante. Les sociétés hétéronomes et traditionnelles ne sont pas individuantes. Elles sont uniformisantes, collectivisantes." (Fait et à faire) Contrapuntique mais dites-moi, c'est qui comment quoi qu'est-ce? Un saut sur internet et me voilà moins bête: "Technique de composition consistant à superposer plusieurs lignes mélodiques." Définition: Larousse. Puis sur un blog pointu d'amateur averti ça se précise ainsi: "Littéralement point contre point, ou note contre note, le contrepoint s'élabore à partir d'un chant donné, en général une ligne mélodique très simple, facilement identifiable. Les lignes mélodiques qui s'y superposent doivent d'une part être compatibles harmoniquement avec ce chant donné et, d'autre part, évoluer avec grâce et variété. Le but du contrepoint est de garantir à chaque voix le maximum d'autonomie et de liberté dans sa relation avec le chant donné et avec les autres voix, dans le respect le plus strict des contraintes propres à cette technique. La leçon fondamentale est ici la suivante: cette contrainte, forçant l'imagination et la créativité, assure paradoxalement le maximum de liberté et d'élégance à chaque voix." Voilà donc pour la relance rythmique de l'été: écouter près de chez soi quelques notes nomades telles que celles de Mina et de Liz dont la musique n'est pas entrée dans un moule...à beurre, écouter ce type de fleurs sauvages d'une poésie magique de nature mouvante, et "en train de", une musique au coeur "du" et "de ce qui fait", une musique qui ne peut donc se réduire ou s'assimiler qu'à des choses qui cheminent. Qui se dépassent. D.D |
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