Chacun pour soi serait la loi unique implacable si nous voulions, toutes et tous, jouer le jeu totalement. Mais il y a des rebelles, de dissidents. Nombreux et increvables. Des corps et des corps s'opposent à cette loi. C'est chaque semaine pour certains, c'est chaque jour pour d'autres. Le mien, le tien, le vôtre à tous et à toutes, corps dressés, très bien dressés aujourd'hui, après les avoir rééduquer un peu pour respirer normal, au fil des manifs, des AG.... Autour, ça pèse, ça menace, ça cerne, ça punit, ça réprime, ça fiche, ça ne supporte plus le moindre geste différent, le plus petit signe d'indépendance, ça veut tuer à petit feu très lentement, ça tire de partout si vous écoutez bien. Et quand je l'ai entendu parlé, près de moi tenant la banderole, j'ai compris tout de suite qu'il s'agit désormais d'un vrai militant, quelqu'un qui est dans la lutte, qui a sa propre pensée. Comme son propre humour. Un jeune marchait à mes côtés dans ce défilé à propos des retraites et de la décentralisation, et je suis convaincu désormais que des corps se sont remis à respirer, que d'autres plus jeunes s'y sont mis à leur tour. Par simple transmission intergénérationnelle de la grève et de l'action. Mais la grève, voyez-vous cela prend en otage l'usager du TGV (combien d'images tv sur le TGV ? comme si le peuple s'y trouvait...) Cela prend en otage le bac (combien d'images à propos du bac ? comme si les enfants du peuple passaient tous le bac...) En fait, c'est surtout d'une couche sociale particulière nullement gênée, elle, par les difficultés de subsistance que s'intéressent les médias. Le tennis de Rolland Garros, c'est pour qui ? Les allers et retours de vacances de neige, c'est pour qui ? Etc... Alors qu'est-ce-que-c'est-qu'un-grèviste sinon, voyez-vous, qu'une grande gueule en débardeur qui fait chier justement le civilisé...Les grèvistes c'est comme du verglas sur la chaussée au retour des sports d'hiver. J'ai retrouvé Roland Barthes. C'est dans "Mythologies", ça date de 1954-56: "Aux préfets de Charles X comme aux lecteurs du Figaro d'aujourd'hui, la grève apparaît d'abord comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée: faire grève, c'est "se moquer du monde", c'est-à-dire entendre moins une légalité civique qu'une légalité "naturelle", attenter au fondement philosophique de la société bourgeoise, ce mixte de morale et de logique, qu'est le "bon sens". Car ceci, le scandale vient d'un illogisme: la grève est scandaleuse parce qu'elle gêne précisément ceux qu'elle ne concerne pas..." Il poursuit ainsi: "Le paradoxe, c'est que l'homme petit-bourgeois invoque le "naturel" de son isolement au moment précis où la grève le courbe sous l'évidence de sa subordination." Voilà pourquoi les "subordonnés" nous font la gueule à notre retour au boulot. "Dans la grève il y a rêve" dit Bernard Lubat, (qui, dit en passant, en grève ce mercredi 11 juin, a reçu le public à l'Européen pour une discussion sur la place de l'art dans la société, " J'ai décidé de ne pas jouer car c'est mon devoir, par solidarité avec les autres endroits où des actions ont lieu ", a-t-il dit ), ou peut-être que c'est pas lui, mais ça tourne autour de lui. A Combourg, la banderole qui indiquait "cité scolaire en grève" a été détournée en "cité solaire en rêve" par les lycéens. C'est comme en 68, ça détourne ! En fait, la grève "prend en otage" ceux qui ne sont plus en rêve depuis longtemps: les rois de l'attaché-case, du TGV et du mobile. La grève menace une rationalité d'évidence, la grève brise menu les emplois-du-temps mécaniques, la grève entrave le destin du fric qui doit couler dans la poche. La grève traumatise celui qui se trouve les mains nues, enfin celles qui ne tiennent ni l'attaché-case ni le mobile, face aux masses exubérantes et dissipées, indécentes. Il est devenu un bouclier humain, un otage, un dispositif isolé dans la grande machine qui s'affole et le déstabilise. Le mot otage lui donne une âme, le transfigure...Le héros n'est plus l'insurgé mais l'usager. Tiens je suis assez fier de la formule ! L'usager qui geint et gémit alors qu'il est du côté de la cognée, des lacrymogènes et de l'Etat qui tape... Je peux vous en causer de l'actualité. Otage et preneur d'otage à la fois, quasi-simultanément. Le même jour, co-responsable d'une opération "escargot" sur la rocade rennaise et usager détourné du TGV Paris-Rennes. D'ailleurs à ce propos, nous n'étions pas cent dans le TGV de 20 wagons. Il roulait presque à vide, mais pas pour les médias. Autre détail, personne vraiment ne prenait ça pour une catastrophe d'avoir à subir une rallonge par Tour, Anger et Nantes...Dernier détail aussi, je ne possède ni portable, ni attaché-case. Quand à cette caste sociale dominante, qui domine dans le virtuel sans avoir un soupçon de connaissance du travail qui fait suer, avait déjà déserté le transport "en commun" . Bref, depuis le temps que je vous cause, je vous cause caché. Le chroniqueur se dévoile un peu plus aujourd'hui en vous faisant partager mon job: les marchés publics. Et bien voyez-vous c'est un sujet d'actualité. Comme les deux précédents. Puisque par décret et ordonnance, le gouvernement s'est employé cette nuit à ré-établir les marchés opaques. En catimi, discuté en catimini. Suite à un tour de passe-passe. Qui consistait pour Raffarin de créer une commission de révision du Code des Marchés Publics, en nommant à sa présidence Madelin et d'y faire sièger les représentants des lobbys des travaux publics, tous aux mains sales...Comment faire pour aller vite comme en commando? En retirant du texte officiel, plusieurs mots ou groupe de mots, ce qui rend complètement incohérente la loi. En faisant passer le seuil d'attribution de 90 000 € à 6millions 2 d'€. Ainsi même une construction comme le lycée de Combourg dont je parle plus haut, serait exemptée de tout contrôle et de tout appel public à la concurrence. C'est en effet, une déréglementation presque totale qui va dès le 2 juillet prochain être mise en oeuvre. Personne ne peut avoir oublié que l'attribution des marchés publics dans des conditions opaques ou illégales a été à l'origine d'un bon nombre des scandales politico-financiers de ces quinze dernières années, à commencer par l'affaire des HLM de Paris ou celle des lycées d'Ille de France. De nombreux secteurs échapperont désormais, purement et simplement, au système classique des appels d'offres, c'est le cas de services d'hôtellerie (Sodexho, Eureste ou Alliance par exemple...), des transports (...scolaires par exemple comme en Ille et Vilaine où le Conseil général vient d'être condamné) ou des services de sécurité. En fait, c'est 94% des marchés publics de l'Etat et 98% de ceux des collectivités locales qui échapperont. Bonjour les pots de vin ! Comme chez Berlusconi... Ces nouvelles dispositions devraient permettre d'amnistier discrètement un certain nombre d'élus ou de responsables administratifs mis en examen pour "favoritisme" dans des affaires non encore jugées. Les scandales politico-financiers ont lourdement contribué à fusiller le crédit des élus, cela va s'aggraver. La preuve, ça commence avec Bédier, ce ministre des prisons. Mais au-delà des conséquences évidentes, il s'agit là d'une révolution libérale brutale . La fin du droit administratif, qui contrôlait, corrigeait et validait les actes et la poussée du droit pénal, avec ses hordes à venir de cabinets d'avocats serviles. Comme en Amérique, toute liberté pour les puissants. Comme au Canada, là d'où revient Raffarin, là où les enseignants sont dans l'obligation économique de se trouver un revenu complémentaire à leur salaire, bien avant leur retraite... Allez demain ça continue ! Les cars de flics seront au pied des établissements où se passe le bac...
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