Moura moura.

Les premières voiles des pirogues apparaissent dans l'écume blanche de la barrière de corail. Glissement soyeux des bateaux sur le sable, piaillement joyeux des femmes démêlant les poissons vivants des filets. Là-bas, en ce moment précis. Temps immuables, immémoriaux.

La poussière des pistes, les senteurs de la brousse , la "pollution de Tana", le plein soleil...Plein soleil, le matin, ciel bleu, piaillement des enfants-oiseaux, à l'école dès la levée du jour.

Que ne sommes-nous capables de saisir, de stocker et de charger -comme dans une batterie électrique- le voltage potentiellement fructueux engendré par cette imprégnation en contexte humain dépaysant car si contraire au nôtre tant dépensier et ruineux pour la planète dont nous ne saurions, encore, rendre compte.

Voyez je n'en suis pas remis de cette parenthèse malgache qui peut produire chez moi d'infimes phénomènes matériels, des effets de vibration ou de déplacements minimes. Penser aussi a des conséquences incommensurables. L'immense majorité des actes et gestes habituels sont irréfléchis, ils sont accomplis d'instinct ou via des réflexes acquis, seulement il se peut qu'il y ait des effets d'interférence, effets physiques au point d'en être troublants, surtout en ce qui concerne les échanges humains. Et ce que l'on prend ici en hémisphère nord matériellement-technologiquement-comptenbancairement "développé" pour les formes et substance de la "réalité" du monde, cette hallucination collective, ce rêve humain.

Sous le choc j'y suis oui. A la question "à quoi pensez-vous, qu'avez-vous à l'esprit?" qui me serait posée susciterait chez moi des réponses à plusieurs couches: "à ça, et à ça, et encore à ça...que j'ai vu ou senti là-bas. Des choses intraduisibles." Comme toute communication reste en surface, toute explication serait décalée. Seule expression plus lisible, les explosions d'énergie déchaînée et condensée qui ne manqueront d'apparaître à tout obstacle à l'ouverture au monde et aux autres. Je suis devenu un peu étranger aux préoccupations occidentales à vrai dire. A l'incommensurable gaspillage qu'engendrent ces ruminations communes à toute vie humaine occidentale, la mienne comprise.

Sais pas pourquoi, ce texte, me fait penser à Mada -diminutif populaire de Madagascar: "Comme des tourbillons de poussière soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes, suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables, et contrefont même si bien l'immobilité que nous les traitons comme des choses plutôt que comme des progrès, oubliant que la permanence même de leur forme n'est que le dessin d'un mouvement. Parfois cependant se matérialise à nos yeux, dans une fugitive apparition, le souffle qui les porte. Il nous laisse entrevoir que l'être vivant est surtout un lieu de passage, et que l'essentiel de la vie tient dans le mouvement qui le transmet." C'est Bergson, ça date de 1907 et je trouve cette écriture singulièrement vivante.

Car depuis ce retour, ici se ressent l'immobilité, ou du moins une agitation immobile, comme des éléments qui s'agitent sous l'effet d'un flux ou d'un souffle, mais qui restent toujours au même endroit comme dans une agitation immobile. A l'inverse, là-bas à Mada c'est le mouvement qui se ressent, un mouvement vivant de gens qui vont quelque part, puis en reviennent, tous en lien les uns aux autres, en mouvement comme cette volière d'écoliers qui s'échappent de l'école. La vie dans le mouvement qui le transmet. Est-ce clair? Dites-moi. J'en doute. Voyez ma difficulté à traduire les impressions.

Du coup, ici j'adopte en premier lieu, et dans un premier temps, le "Moura Moura" malgache, à savoir cet art de vivre "lentement, doucement et sûrement". Un modèle qualitatif fondé sur la qualité de vie.

C'est justement l'art de vivre que prônait Pierre Sansot, anthropologue, écrivain, philosophe, dans un livre à succès "Du bon usage de la lenteur" (Payot, réédité en Rivages-poche). Il opposait à l'hyperactivité et à la frénésie de gens toujours pressés les charmes et les bénéfices d'une vie rêveuse et attentive à soi comme à autrui. Mais jamais cette amabilité ne le désorientait vers l'hédonisme. Elle ne venait pas non plus en soustraction des exigences de la réflexion et de la conscience. Il s'était penché aussi sur "le Goût de la conversation" (DDB), un goût qu'il cultivait loin de l'idéologie de la communication. Avec "Les Gens de peu"(PUF), inventant cette catégorie sociologique, quelque part entre les ouvriers et les pauvres, il conférait existence et dignité à l'une des "formes sensibles de la vie sociale". Pierre Sansot vient de casser sa pipe, à 76 ans.

DD

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