L'impro.

Pour éviter d'en écrire une tartine, comme à mon habitude, je vais me contenter de vous remercier. Remercier pour avoir pris la peine d'être "passé par là", depuis le 3 janvier 2002, en butinant.

A la librairie associative de la Maison de la Mémoire en Marche, Route de Préchac 33730 Uzeste, dépôt-vente d'ouvrages de petits éditeurs, je suis tombé sur un tout petit bouquin "Poésie de l'improvisation" des Editions Itinéraires, de Robert Redeker qui vient de me faire comprendre l'exercice hebdomadaire que j'accomplis ici chaque semaine. Du coup, je suis assez fier de ma prestation. Il y est dit quand même ceci: Si « la médiocrité peut se cacher dans la technicité, elle ne peut, au contraire, se cacher dans l’improvisation – tout simplement parce que l’improvisation, à la différence de la technicité, met l’individu à découvert (…), elle est parmi toutes les potentialités humaines la liberté qui caractérise l’homme. » Le livre se termine sur cette phrase "L'improvisation est donc cette gracieuse activité poétique définie comme un au-delà de toute technicité et de toute habitude, instauratrice, à partir d'une soudaineté inattendue, d'une histoire différente du temps socio-politique ordinaire, capable de transformer toute activité humaine en un art."

Bon, ça intimide. Sans savoir tout ça, j'ai souvent comparé la fabrication de cette chronique à une improvisation dans le jazz, ou plus souvent encore à celle d'une salade, cet art culinaire donc fugitif, éphémère, d'accommoder des ingrédients épars. Pour autant cette réflexion de Pierre Hadot me convient également:"Quand j'étais jeune, j'avais déjà cette idée et je l'illustrais pour moi par l'éclairage des bicyclettes, qui était assuré par le mouvement. Dans la nuit, il faut bien une lumière qui éclaire et nous permette de nous guider (c'est la réflexion théorique). Mais pour avoir de la lumière, il fallait que la dynamo tourne par le mouvement de la roue. Le mouvement de la roue, c'est le choix de vie. Ensuite on pouvait avancer. Mais il fallait commencer par rouler un tout petit moment dans le noir. Autrement dit, la réflexion théorique suppose déjà un certain choix de vie, mais ce choix de vie ne peut progresser et se préciser que grâce à la réflexion théorique."

Et celle-ci, chez moi, passe entre autres, par cet accommodement jazzique spontané et irréfléchi, sans le moindre calcul, sans la moindre complaisance en soi-même -parce que cela demande un effort quand même. Grâce à l'internet qui permet de s'ouvrir à l'autre et sur l'immensité du monde, et grâce à l'ordinateur qui ne s'encombre des ratures, ébauches et imperfections, je parle ici en me concentrant sur l'instant vécu, en affinant le regard sur les choses.

Les choses?. Robert Redeker évoque leur banalité: "Qu'est-ce que l'improvisation? Elle est invention -avec l'être tout entier dont elle actualise la pointe- se détachant du décor qui lui fait fond (en particulier un décor musical bien connu de tous). L'improvisation modifie le statut de la banalité qui, pour de bonnes raisons, a souvent si mauvaise presse. Dans sa perception péjorative, la banalité s'identifie avec la sclérose, exprimant la grisaille d'un quotidien dénué de surprises. La banalité est l'absence d'inattendu. Ne pas attendre l'inattendu, ou bien être incapable de le voir quand il surgit est la marque des blasés esprits banalisés. Pourtant le lieu commun -la répulsive banalité- constitue la matière première de l'improvisation, qu'elle modifie, triture, de façon à faire jaillir de l'inédit, de l'inouï, du non-déjà-vu. Le lieu commun -par exemple le cliché musical- est connu de tous, il est comme une sorte de salle des pas perdus ou un hall d'aéroport, où tous passent dans l'anonymat du "on", que tous piétinent et que tous mâchent comme un chewing-gum musical, il est inscrit dans la banalité insipide - pourtant, au lieu de jouer un rôle répulsif, le banal devient, lorsque l'improvisation s'empare de lui, un pôle d'aimantation qui ne fait que mieux ressortir la création et la liberté. L'improvisation est dès lors un réveil de l'esprit: elle le ressuscite à partir de ce qui était mort en lui, auquel elle rend vie, lieu commun, le cliché, le banal."

Mais par cette chronique qui s'improvise à partir aussi du banal, il ne s'agit ni d'un journal intime ni d'un message délivré ni d'un effet de manche. Alors qu'est-ce?- je vous inflige cette formule lapidaire, voire exagérée qui ne fera guère avancer- comme l'abeille qui, après avoir butiné et sauté du coq à l'âne, fait son miel, et ne cherche rien de plus, si quelqu'un le met dans son lait, ou comme un filet sucré sur une assiette de fromages pour le plaisir gustatif, ou sur la tartine de pain du matin, c'est tant mieux. Sinon?

Sinon: "N'étant pas le salaire obligé du travail, l'improvisation est, par suite, grâce gratuite, inespérée, autrement dit elle est, pour employer à un autre propos une magnifique formule d'Aristote concernant la gratuité, "comme une sorte de fin survenue par surcroît, de même qu'aux hommes dans la force de l'âge vient s'ajouter la fleur de la jeunesse" (Redeker).

PS: Question chronique régulière publiée sur internet, voir celle de Michel Onfray publiée sur son site depuis juin.

 DD

 Chroniques

...