Locomotive d'Or.

"Locomo, locomo, Ka kan ka kan ka kan, locomo, Locomotive d'Or, comme un enfant s'endort, Locomotive d'Or" "Avec ces soupapes crachant le feu, Ka kan. Je me souviens d'être aller le voir en 73 à la Fête de l'Huma. Magique. Sous la voûte de la nuit, du grand de grand sur scène ce p'tit mec blanc tourné en boule noire, incandescent en escalade. Vitamine Nougaro, puissance autoattractive du verbe qui cogne, force motrice colorée Ka kan ka kan, volcan originel crachant, gestes de désir à la totalité de la vie, éloquence par neuf mille mètres d'altitude "Ma chair devint esprit Et mon âme tam-tam Oui, oui, tam-tam d'âme, Partout dedans! Dehors!", verbe incarné sanguin qui cogne, chair vive éclatante, explosions et chaleur "Aussi riche en pistons, Aussi chargée d'essieux", Ka kan, caresses et agitation de nos soupapes hilares dans le brassage de la bière, du sel, des frites, du jazz et du rythme-mouvements "Ka kan ka kan ka kan, locomo, locomo..." Mais sa musique-langue d'oc-giclées de soleil "Du fond du coeur du temps" était celle aussi des oiseaux...

Ka-kan ka-kan, mon chemin de fer me secoue aussi ainsi. Dès très tôt ce matin cette image que j'estime magnifique: pour libérer le siège sur lequel je souhaitais m'asseoir, la jeune passagère d'origine latine -parlait-elle espagnole?- alors assise près de son compagnon face à moi s'est étirée puis s'est élancée afin de hisser sur l'étagère haute les bagages de voyage me laissant entrevoir en un éclair son ventre et ses hanches recouverts du haut de son collant noir, elle debout moi assis pensif. Cette image m'a marqué, non pas tant parce que son ventre s'est révélé à moi, mais justement parce que ce n'est pas son ventre pâle attendu mais un ventre et un nombril en quelque sorte voilés qui me sont apparus.

Seulement moi je ne crierai pas au désordre public qu'il me soit ôté à la vue ce qui banalement est montré nu depuis quelque temps à grande échelle, qui se laisse voir sans que cela soit devenu encore la coutume établie; le collant noir en question n'ayant d'autre fonction ici que de protéger du froid matinal pinçant, du moins je suppose que son compagnon le comprend ainsi. Les habitudes de regard-normes sociales sont si vite prises que de retirer de ma vue ce matin tôt cette partie de corps de femme m'a marqué. Mais c'est un bonheur fou dans la fraîcheur d'une énergie respirante que cette image procure. Non pas érotique, sans nier que c'est un regard d'homme le mien, mais de surprise, d'infinie tendresse, de douceur que dégageait cette jeune fille d'apparence latino-espagnole en paix avec elle-même et amoureuse de son compagnon sur l'épaule duquel, à l'issue de cet exercice physique, elle s'est endormie. Ne voyez pas en cette image furtive qu'il me reste de cette peau voilée une allusion autre que celle du bonheur de voir surgir la surprise à ce qui n'est guère courant, à ce qui sur-vient dans une sorte de voisinage. Et rien d'autre dans ce fait des plus simples, quoique..."Cela que saisit la vue, l'ouïe, la perception, c'est cela que moi j'estime le plus" d'Héraclite (Fragment 55).

D.D

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