Hommage.                                                                            N°252

"Entre passé et présent", Jean-Pierre Vernant est mort. Cet historien et philosophe hors-normes, dont les travaux ont bouleversé le regard sur l'homme et le monde de la Grèce antique, ce citoyen engagé politiquement dans la défense de la liberté ainsi que dans celle du "bien social", cette grande figure de la Résistance qui commanda les FFI de la Haute-Garonne sous le nom de "Colonel Berthier" et fut parmi ceux qui créèrent l'Armée secrète, venait d'avoir 93 ans.

"Y a-t-il des liens entre ma lecture de l'épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu'elle comportait? A la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d'Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture "savante" et privilégiant, dans l'oeuvre du poète, certains traits: la vie brève, l'idéal héroïque, la belle mort. Cette confrontation entre passé et présent, entre l'objectivité distant du savant et l'engagement passionné du militant, ne pouvait manquer de déboucher sur les problèmes de la mémoire qu'abordent plusieurs chapitres de ce livre."Extrait du livre "La traversée des frontières".

A propos de son travail, dans un entretien à Politis, il disait ceci: "J'ai été plutôt parmi ceux qu'on appelle des "éveilleurs": j'ai toujours eu autour de moi des groupes de gens. Par exemple, dès le départ, j'ai voulu faire du comparatisme, j'étais helléniste mais il y avait avec moi des asianistes, des sinologues, des africanistes, parce que je ne pouvais comprendre la Grèce que dans la mesure où je voyais comment elle se situait par rapport à ce qui n'était pas elle. Penser la Grèce dans ce qui était sa spécificité et sa solitude, ce n'est pas possible: la penser dans sa singularité, c'est la mettre en rapport avec tout le reste. Etant philosophe, j'ai toujours eu tendance à ne pas me contenter d'un jugement de satisfaction immédiate mais plutôt à me demander:" Mais que s'est-il passé exactement là?"

Aux racines de l'homme tragique avec Vidal-Naquet, et Castoriadis, c'est une affinité intellectuelle et politique qui peu à peu disparaît. Celle d'hommes d'érudition et des engagements décisifs qui ont toujours été là où il le fallait, et qui ont marqué les esprits par leur approche novatrice de la Grèce antique, et de la démocratie des Anciens Grecs, par leur engagement d'intellectuels et leur vision critique des questions contemporaines. Lucides, éclairés.

Ce sont des grandes consciences, des jalons, des piliers. Des menhirs, des grands chênes, ces éveilleurs qui nous forment. Qui nous forment à distance, par leur recherche, par les livres, et par leurs interventions publiques. Nous ne les avons jamais vu, ni croisé, seulement lu ou entendu. Mais ils sont là. En nous. Et resteront pas loin. Comme un peu nos proches. C'est pour cela que nous sommes affectés quand on leur apprend leur disparition. Et cela aussi il l'explique dans "La traversée des frontières": le défunt continuant à vivre dans la mémoire de ceux qui restent. C'est pour cela qu'à ses obsèques un hommage lui est rendu en retraçant le fil de sa vie. L'une des choses qui m'avait aussi marqué le plus à sa lecture portait aussi sur l'explication du tombeau ou de la stèle considérés chez les Grecs comme l'habit nouveau que revêt la personne à sa mort. Explication simple des choses de la vie et néanmoins fondamentale, qui aide à comprendre qui nous sommes.

"Entre passé et présent" ainsi se situait-il. Se nourrissant beaucoup de celle-ci, comme de celle de Vidal-Naquet, tout en restant particulière l'approche de Castoriadis, que l'on cite ici assez régulièrement, nous encourage à rechercher dans l'imaginaire actuel les germes d'une nouvelle orientation. "Il n'y a rien, dans aucune société, aussi "archaïque", aussi "a-historique" qu'elle puisse être, qui ne soit la présence inconcevable de quelque chose qui n'est plus là, et aussi l'intimation également incroyable de quelque chose qui doit venir." L'imaginaire porte les traces de l'histoire et préfigure les futures révélations historiques. La réflexion dont il peut être l'objet, celle qui porte, à certains points de vue, sur le "non rationnel", contribuent à une rationalité plus large que celle qui peut être réalisée à travers d'autres formes de savoir.

"Il doit y avoir une histoire de la volonté." disait Vernant dans "La traversée des frontières", qui réfutait l'idée d'un "sens" de l'histoire qui serait dirigée vers un "progrès inéluctable". "Il faut constamment étendre les libertés, si nous ne voulons pas les voir périr", martèle-t-il en déplorant le fait que "la politique n'est plus l'affaire de vous, de moi, de tout le monde, mais celle de spécialistes".

Pour lui l'engagement peut être un facteur de lucidité. "Etre le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser." On y voit un homme: "Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont". N'y attendre nul prophète.

D.D

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