"Cité" (polis). L'éducation populaire est un terme désuet, vieillot, vacant. Et pourtant. Je ressorts de conversation sur les événements qui secouent la Rrrépublique. Quelqu'un de connaissance qui fréquente le même moyen de transport en commun que moi, et que je rencontre parfois, car souvent l'on s'évite comme pour ne pas empiéter sur les habitudes matinales de l'autre, me donne aujourd'hui des éléments de connaissance sur les situations familiales, culturelles, économiques et sociales, qu'il rencontre lui-même en tant que professionnel de la question de la ré-insertion professionnelle. Bref, il en connaît un bout sur la question sociale. Sa connaissance provient aussi beaucoup de son expérience personnelle, des lieux et quartiers qu'il a eu à habiter. Et dans lesquels il retourne parfois. C'est par et grâce à son savoir, à ses connaissances, hors de tout discours, qu'il me nourrit, m'alimente, m'abreuve, me forme, me sensibilise, me combine, m'agence une connaissance sur le sujet qui alimente, pèse, écrabouille l'actualité politique et sociale telle qu'elle s'offre en images et commentaires depuis plus de douze jours. Réciproquement, lors de l'une de nos dernières très brèves rencontres d'usagers des transports publics, je lui avais expliqué en long, en large, comme en épaisseur, ce qui constitue le coeur de mon métier d'aujourd'hui, et qu'il avait dû appréhender lui-même dans le cadre d'une formation professionnelle trop en survol à son goût. Une conversation c'est de l'éducation populaire! Quand en plus c'est émis avec passion et enthousiasme, c'est pas ennuyeux. Voyez avec ce qu'il m'a enseigné, cette chronique aurait pu être un long plaidoyer anti-sarkosien de taille, alors en phase avec l'actualité brûlante, symbolique, lourde et guerrière, de couvre-feu et d'état d'urgence. Du vertige que nous connaissons, on en verra les angoissantes conséquences plus tard. Dans l'ordre du réel j'en reviens à ce dialogue sur rail. La relation à autrui est d'abord ambiguë, susceptible de se développer dans des directions non-contrôlées, imprévisibles, d'hostilité et de méfiance, comme de sympathie et de confiance. Pas évident de rentrer en relation. A s'impliquer. Et si dans les campagnes, les quartiers, le mien compris, les bourgs, allées commerçantes, ou abris-bus, stations de métro, grande surfaces, etc...les gens ne se causent plus, la conversation ne va pas de l'un à l'autre pour prendre des directions incontrôlées, personne n'en apprend de l'autre, ne se retrouve capté par un propos dont il aurait retiré richesse et chaleur. D'où l'idée grecque que la philia, la bienveillance mutuelle, qui se conquiert et se construit. Mais ne s'enseigne pas en 6 ème. L'art du lien par le bonheur des rencontres. Penser le lien qui peut et doit unir les hommes, c'est saisir cette relation à l'autre en tant que source évidente d'ouverture. Promesses et incompréhensions iront avec, bien entendu. C'est un risque. Alors, aujourd'hui, ici, en nos nations riches et sans goûts ni saveurs, interpeller le voisin, l'inconnu, l'autre, l'étranger, cela passe pour de la vulgarité, une trace de milieu populaire, c'est sale, déplacé, mal élevé et mal venu. Le must bourgeois du comportement est de s'ignorer. En s'ennuyant ferme en attendant sa mort. La philia? L'homme est "l'ami de l'homme" -"philanthrope", dit Aristote dans son Ethique à Nicomaque: "Même au cours de nos voyages au loin, nous pouvons constater à quel point l'homme ressent toujours de l'amitié et de l'affinité pour l'homme." Dites-moi si cette belle pensée du grand Aristote est enseignée en 6ème? Réponse: non. Parce que la philosophie manipule les concepts. Une perte de temps...ben, voyons! en 6ème ils sont si jeunes, même qu'en terminal c'est tôt!, dit-on. La pensée grecque inventa un autre mot formidable (un concept), celui de "cité" (polis), pour désigner la communauté qui se forme pour organiser la survie, en assurant de façon collective les besoins de chacun. Mais cette idée grecque ne s'arrêtait à la gestion de l'espace public, aux poubelles, massifs à fleurs et autres lampadaires d'époque,etc... Selon Aristote, ce "vivre ensemble" comme on le dit de nos jours quand ce "concept" fuit de toutes parts, il permet aux hommes non seulement de survivre, mais aussi de bien vivre, en s'élevant au meilleur d'eux-mêmes. C'est génial et pourtant c'est pas enseigné en 6ème parce que les jeunes ne comprennent pas les concepts, dit-on. Vivre ensemble et dialoguer, voués au grand partage d'une expérience multiforme et des savoirs qui éclairent. Devenir, et se découvrir mutuellement essentiels. Cela s'appelle: philia. Simple. Comme du bon sens, c'est d'abord le fait même de la relation à l'autre. Et cela s'affirme dans les valeurs d'entraide et de solidarité, que les stoïciens rattachaient à une philia universelle. Mais un tel concept si simple si essentiel n'est pas enseigné: trop compliqué? Pour Aristote, la philia manifeste un partage: celui de la pensée et tout ce qui l'exprime, les émotions, les rires complices, les dialogues sans borne. Le théâtre tragique en témoigne. Le dialogue et le partage des mots c'est donc ça la philia. C'est la base de la vie en "cité". Simple, le "concept" est vieux comme le père Aristote. Mais pas enseigné en 6ème. Faut attendre éventuellement la terminale. Et encore, c'est tôt...Par contre, le modèle civique est obligatoire. Et l'actualité brûlante, symbolique, lourde et guerrière, de couvre-feu et d'état d'urgence. DD |
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