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Je viens de recevoir un coup de fil: "Allo? Bonjour, c'est la Sofrès. C'est pour un sondage sur un sujet d'actualité. Accepteriez-vous d'y répondre? Mais d'abord avez-vous un enfant entre 11 et 17 ans ? ", je réponds "non!". C'est vrai, le plus jeune de mes fils a 17 ans et 4 mois. Donc, je n'en connaîtrais pas plus de ce sondage d'opinion. D'un sondage de plus qui fera l'opinion. Une supposition: le sujet en question ne serait-il pas celui de l'impact des images de cette guerre en Irak sur les adolescents. Possible ! Quel impact? L'actualité est si brûlante que je vous fais part de ce qui constitue ma diversion face à la terrifiante noirceur du moment: cinq CDs qui viennent de paraître. Le dernier Jean-Michel Pilc, cardinal points; Bill Carrothers avec Ghost Ships, Bill Stewart et Anton Denner; Laurent De Wilde, stories; Erik Truffaz, The walk of the giant turtle. Enfin une entorse au jeune jazz français, mais qui n'en est pas si éloigné quand même puisque ce rock est bien blues, Blood et Burger - guitar music, avec James Blood Ulmer et Rodolphe Burger. Ce sont les derniers achats de la station. Je vous en donne la couleur: bien sûr c'est bien. Cela m'apparaît à la fois futile de m'éloigner de ce qui me révolte, me scandalise, et dans le même temps cela m'apparaît aussi salutaire, façon de prendre de la distance. Les motifs de satisfaction sont rares. Sachons apprécier l'éphémère aussi. La musique est un baume qui atténue. Un réconfortant. C'est ainsi que nous sommes très fiers de vous proposer quotidiennement un programme de radio d'une aussi grande douceur. Mais d’abord, comme à 4 mois près, j'aurai pu faire partie de l’opinion qui compte, qui influe, qui fluctue, qui fait entendre l'expression téléphonique de la masse sans parole, conforme à souhait, qui est là pour tous les porte-paroles qui n'ont rien à dire mais qui simuleront un commentaire parce qu'ils en vivent. "Signes flottants -tels sont les sondages- signes instantanés, destinés à la manipulation, et dont les conclusions peuvent s'échanger" dit Jean Baudrillard. Comment dire, comment dire à l'opératrice de la Sofrès la quantité de bombes envoyés sur un peuple fragile par 12 ans d'embargo, et une armée mystérieuse, mystérieuse comme une boîte noire disparue, voire lourdement absente puisque sans aviation, puisque sans combat, puisque sans riposte. Avec pour tout arme significative, sa télé. Tous les référentiels sont perdus, car combien de morts chez les gosses, les femmes, les vieux, les passants, pour si peu de combats. Combien de tonnes, de dizaines de tonnes, pour exploser les corps, et le patrimoine collectif d'un peuple qui a souffert. Un patrimoine collectif qui est pillé ce jour de "liesse" pour les irakiens qui parlent anglais, sous le regard ironique de ces GIs sans loi, ni droit. Sans foi, ni loi. Le vol et le pillage sous les regards des envahisseurs casqués venus eux s'emparer du pétrole. C'est de l'économie politique. Une sorte bien particulière d'économie politique. Façon texane, façon sudiste. Systèmes implosifs, systèmes explosifs. Le futur sera donc violent et catastrophique. Aujourd'hui, c'est la féerie des martyrs et des saints, celle de la Danse des morts, c'est le spectacle du rituel, avec les pilleurs qui l'accompagnent. A travers la banalité des rituels et des simulacres, c'est de livrer au regard des foules, d'entre 11 et 17 ans notamment, cette situation proprement insupportable, de leur en faire savourer les péripéties dans une orgie d'horreurs . Bel exploit qui ne s'arrêtera pas là. Comment dire la busherie de ce loup affamé. Comment dire l'enfer. Comment dire mon dégoût. Dégoût. Dégoût physique. Je ne supporte plus ces infos. Et entre autres de ces journalistes qui parlent de bavures alors que ce sont de vrais choix militaires de l'armée américaine, comme le dit le Général Gallois. Guerre qui vise les civils. Déjà vu au Vietnam, avec les défoliants et le napalm, entraînant les conséquences durables que l'on sait sur les populations. Mais c'est du passé, et du passé cela s'oublie. Devant ma télé, je souffre. Dégoût. Nous sommes tous défaits. Avec cette guerre qui n’a ni loi, ni droit, ni morale, nous sommes tous défaits. Comment lui dire cela à la sondeuse. Diversion, faire diversion, prendre un peu de distance. On est tout de suite rattrapé par l'orteil. Une collègue m'interpelle et me fait part de son étonnement. Sur France Culture ce midi, elle venait d'écouter la rediffusion d'une vieille interview de Pablo Néruda. Pas une ride, complètement et intégralement, d'actualité. Comme un commentaire d'observateur présent là à l'instant au micro de cette radio. Stupéfiant. Et beau. Diversion, faire diversion, prendre un peu de distance. On est tout de suite rattrapé par l'orteil. Dans le train de ce soir, à la lecture du bouquin d'Alain de Botton, L'Art du voyage, je tombe sur l'histoire de Job raconté dans un livre que vous connaissez peut-être: la Bible. "Un homme juste mais désespéré demande à Dieu de lui expliquer pourquoi son existence est devenue si malheureuse et pleine de souffrances. Et Dieu lui répond en l'enjoignant de contempler les déserts et les montagnes, les rivières et les glaciers, les océans et les cieux. Au début du livre de Job, nous apprenons que Job était un homme riche et pieux. Il vait sept fils, trois filles, sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de boeufs et cinq cent ânesses. Ses désirs étaient exaucés et sa vertu récompensée. Et puis, un jour, ler malheur frappa. Les Sabéens volèrent ses boeufs et ses ânesses, la foudre tua ses moutons et les Chaldéens lui prirent ses chameaux. Un vent violent venu du désert détruisit la maison de son fils aîné, tuant celui-ci et tous ses frères et soeurs. Des plaies douloureuses couvrirent le corps de Job depuis la plante des pieds jusqu'à la tête et, assis sur un tas de fumier, il les gratta avec un morceau de pot cassé et pleura. Pourquoi Job fut-il affligé de tant de maux ? Ses amis avaient la réponse à cette question: il avait péché. Balad de Suh lui dit que ses enfants n'auraient pu être anéantis par Dieu si eux et lui n'avaient rien fait de mal. "Dieu ne rejette pas un homme juste", dit-il. Sophar de Naamath suggéra même que Dieu avait été généreux en le traitant ainsi: "Sache qu'il exige beaucoup moins de toi que ne mérite ton iniquité". Mais Job ne pouvait accepter de telles paroles. C'étaient, dit-il des "adages de cendre" et des "défenses de boue". Il n'avait pas été un mauvais homme -pourquoi alors tous ces malheurs lui étaient-ils arrivés? C'est une des questions les plus pertinentes que les hommes posent à Dieu dans tout l'Ancien Testament. Et "du milieu d'un tourbillon", un Dieu courroucé répondit à Job: "Ne t’étonne pas que les choses ne soient pas comme tu voudrais : l’univers est plus grand que toi. Ne t’étonne pas de ne pas comprendre pourquoi elles ne sont pas comme tu voudrais, car tu ne saurais appréhender la logique de l'univers. Vois comme tu es petit à côté des montagnes. Accepte ce qui est plus grand que toi et que tu ne peux comprendre » . Notre vie n'est pas la mesure de toute chose: contemplons les lieux sublimes pour nous rappeler l'insignifiance et la fragilité humaines. Il y a là un message strictement religieux. Dieu assure Job qu'il a une place dans Son coeur, même si tout ne tourne pas autour de sa personne et si les circonstances peuvent parfois sembler s'opposer à ses intérêts. Dès lors que la sagesse divine échappe à l'entendement humain, le juste, rendu conscient de ses limites par le spectacle d'une nature sublime, doit continuer à avoir foi en Dieu et en ses projets pour l'univers. " Ainsi, comme le savait le Dieu de l’Ancien Testament, il peut être utile d’étayer les faiblesses des hommes à l’aide des éléments naturels qui dépassent physiquement -les montagnes, l’immensité de la Terre, les déserts. Ainsi, les prédicateurs fondamentalistes texans du Pentagone qui, je suppose, ont saisi tout l'avantage à retirer de ce traité d'enseignement digne des Académies militaires, y ajoutent l’Amérique. L'Amérique en tant qu'élément naturel à part entière, près duquel même les hommes justes se résignent. Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la Défense de l’Univers ? Nous sommes les jouets des forces qui malmènent nos existences. Voilà peut-être ce que j'aurai tenté de lui dire, mais de toute façon. je ne répondrais pas au sondage . |
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