Territoires de sorciers.

Comme j'ai envie de causer un brin, je vais vous raconter une histoire.

Nous avons pénétré sur le territoire du sorcier. Cannelle tendre, vanille rampante et girofle et goyave, hautes herbes froissées, fournaise végétale...affolement des sens, notre corps en expansion...Puis deux cabanes en roseau, deux petits jardins carrés tracés sur le sol, la maison du sorcier, sa cour qu'il faut traverser pour sortir de "l'enclos", son oeil rieur...il sait que le sort en est jeté: que nous venons d'atteindre un sommet du quel nous ne redescendrons jamais tout à fait!

Voyez comment Madagascar laisse ses traces. Je glisse une parenthèse. Il n'est pas prouvé que le paysan au bonnet en rotin soit sorcier. Quelque chose, pourtant, de cette spéculation autour de ce personnage énigmatique qui vivait à l'écart du village nous sera d'un grand bénéfice.

Ce qui nourrit déjà à coup sûr mon imaginaire, cette "substance" pour citer Castoriadis qui est "un flot de représentations (qui) enjambe des ravins, des ruptures, des discontinuités, (saute) du coq à l'âne et de midi à quatorze heure". Ce flot c'est celui de l'imagination radicale.

Il suffit d'observer combien la clientèle d'une allée marchande de centre commercial, pour se faire une idée de l'état physique et morale d'une population, semble en être dépourvue ici de nos jours. Même les jeunes apparaissent vieux, mous, mornes et tristes, le regard vide...Comme des aliénés. La seule énergie qu'ils semblent posséder est placée sous le capot de leur bagnole surpuissante (réelle ou rêvée). Usés, vidés, comme s'ils avaient été victimes très tôt d'une perfusion d'énergie au profit de leur cylindrée, et de la bouffe sans goût sous emballage, et de la télé sur laquelle se branche leur attention plus de 3h30 par jour par personne, en moyenne. Dépossédés de toute autonomie, de toute créativité, de toute liberté, le goût à rien, vers quel imaginaire?

La célèbre déclaration de Patrick Lelay, PDG de TF1, nous éclaire: "ce que nous vendons à Coca cola, c'est du temps de cerveau humain disponible(...)". Simple constat d'état de "civilisation" parfaitement froid, "pro" de la technique et du commerce télévisuels; ce qui aurait tristement ravi Castoriadis -lui qui parlait "d'industrie du vide".

Et ce vide doit être rempli, et il l'est avec des "quantités". A titre d'exemple, je cite un article du Monde en date du 20 mai dernier: "Si l'on mesurait la richesse des nations par la santé de leurs habitants, on aurait des pays de la planète une image différente de celle donnée par le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB), devenu le premier, sinon le seul, indicateur de la réussite d'une nation. Ce réductionnisme consensuel a été maintes fois dénoncé pour des raisons à la fois techniques et philosophiques : le PIB ne donne en effet que quelques pauvres indications des revenus globaux et de l'épargne annuels des habitants d'un pays. La production intérieure brute ne tient compte ni de la paix ni de la justice sociale, et les questions d'environnement lui sont totalement étrangères."

Jean de Kervasdoué, l'auteur de cet article "Cohésion sociale et espérance de vie" poursuit: "Des épidémiologistes américains estiment (...) que, du fait de l'obésité croissante des habitants de leur pays, l'espérance de vie globale va stagner, puis décroître. Sans être trop simpliste sur l'origine sociale de l'obésité, elle est incontestablement aussi la marque du statut social: les pauvres aux Etats-Unis sont gros, le poids moyen des Américains est inversement proportionnel à leur niveau social. Ne traduisent-ils pas par leur consommation alimentaire une sorte de triomphe tragique du consumérisme? Je suis pauvre, certes, mais, citoyen des Etats-Unis, je suis suffisamment riche pour manger plus qu'à ma faim, pour participer à la société de consommation. L'obésité n'est pas qu'une affaire individuelle, elle est notamment favorisée par la disparition du rite des repas.

Le sociologue américain Philip Slater indiquait déjà en 1970 que la poursuite de la solitude était déjà devenue la marque première de la société américaine. Cette solitude se manifeste dans les comportements alimentaires. Plus souvent qu'en Europe, les Américains de tout âge mangent seuls, à toute heure, n'importe quoi, au rythme rapide des publicités des programmes de télévision qui leur enseignent ce qu'ils doivent ingurgiter."

Cet exemple condense ce qui, sans être uniquement alimentaire, se profile ici à notre horizon et que Castoriadis a maintes fois décrit: privatisation des individus, misère culturelle et psychique coexistant avec un remplissage "économique" de substitution à l'aide de techniques le rendant possible (voir plus haut les propos du PDG de TF1).

Autre territoire, autres sorciers. Plus féroces, beaucoup plus efficaces, ici.

DD

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