Symbolique.                                                                         N° 210

Sommes-nous devenus fous? Nous venons d'occulter intégralement nos studios, toutes les grandes fenêtres d'ancienne petite salle de classe d'école laïque des filles y sont passées alors que nous n'aimons rien mieux que la lumière! Désormais, c'est comme s'il fallait descendre quelques marches pour les trouver, dans d'anciennes caves voûtées qui distillent une atmosphère plus intimiste.

Autrefois ce fut cet univers factice, fait de problèmes d'arithmétique et de dictées conventionnelles mais si difficiles quand la langue du lait maternel parle gallo. Je doute sur les intentions républicaines dans cette forme achevée de la culture: non point augmenter le savoir mais imprimer une marque commune à une certaine catégorie d'individus.

L'école -celle-ci, l'autre celle des garçons est passée mixte- est fermée depuis plusieurs décennies, désaffectée elle laissera place à un local de permanence d'une très grande banque mondiale du crédit pour l'agriculture, mis par la mairie gratuitement à sa disposition avec le passage hebdomadaire de la femme de service municipale pour assurer le ménage. Je doute sur les intentions d'aide à la petite agriculture dans cette forme achevée de prêt à la modernisation: non point augmenter l'autonomie des paysans mais encore imprimer une marque commune à une certaine catégorie d'individus. Puis à un studio de radio associative...rurale, loué cette fois-ci et sans passage de l'employé. Normal. Elle n'a rien à enseigner, ni rien à prêter.

L'école avait le privilège d'être à la fois un dedans et un dehors. Pour en témoigner de nos jours le seuil de la porte en granit usé, limé, par les godillots à clous, et les sabots. Comme ailleurs la classe a eu une odeur qui comme ailleurs se composait de craie, de transpiration, de vêtements entassés. Et la règle, les cartes murales, cartes de géographie irréelle. Et l'encre, les querelles, les punitions. Et des pleurs, des joies, des rires. De la paresse, de la souffrance, de la fierté. Les blouses, les fables de La Fontaine, les vers immortels de Victor Hugo, l'histoire glorieuse de France. La respectabilité de l'instituteur. Qui résidait dans la haute bâtisse qui jouxte la classe. Qui se faisait craindre. Surtout quand ce n'était pas su par coeur.

Le symbolique de l'école, et du jeu des enfants. En bandes les enfants et leurs vélos, et le cartable que l'on balance avec désinvolture, un mouvement d'épaule. La rêverie sur la tartine de gros pain beurré. La frontière linguistique qui séparera l'enfant de ses parents, une césure. L'accent du canton, unique.

S'enfermer dans l'étude des survivances, dans la recherche des archaïsmes, dans le souci de recueillir les dernières traces d'un passé qui s'éteint, n'a jamais été notre préoccupation. Cependant ne devons-nous pas avoir foi dans un certain génie des lieux travaillés par l'homme? Quoiqu'il en soit de cette dernière remarque, après modification de l'apparence des lieux, qu'est-ce qu'une classe-chambre noire? Pour se mettre à l'écoute de ce qui est: d'un sensible en devenir. Depuis plus de deux décennies nous attestons que ces lieux ont l'esprit délié. Le cas échéant ils résistent.

Ainsi le lieu de cette écoute est pourtant insonorisé! alors quelle écoute est-ce? Qu'est-ce que cela signifie? En vue de quoi? Je réponds: ces questions sont sans signification réelle.

Vitale. Auto-affirmative - je parle de cette écoute. Pleinement réelle. Celle de la liberté. Comme une poche d'air avant qu'un souffle vienne lui donner forme, et mouvement, une voile. Comme aussi une prise d'autonomie par rapport à son voisinage proche, tant par le fait de réduire considérablement les gênes pour autrui, que par cette façon de s'extraire du microcosme.

Voyez mes circonvolutions pour en arriver à notre chantier de fin d'hiver: la poursuite de ce que nous avons entamé dans la remise à niveau de fond en comble de nos moyens de production et de diffusion. Une preuve de santé et de validité, comme on dit d'un enfant qu'il a de bonnes couleurs.
 
Les Présocratiques posaient la question de savoir quelle est la substance primordiale: ils répondaient la nature. Entendant par là "ce qui est primaire, fondamental et persistant, par opposition à ce qui est secondaire, dérivé et transitoire". Que cette substance soit celle de la radio et de tous les enfants rêveurs qui aimaient les couleurs qui étaient parfois celles des livres de géographie: le privilège d'être à la fois un dedans et un dehors!
   D.D  

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