Gamma GT.                                                                          N° 206     

Je dispose d'une riche source de renseignements puisque je viens de recevoir mon analyse de sang. Je n'apprendrai rien à personne: après c'est une question de fourchette, l'objet de l'analyse étant d'en mesurer l'écart. Et moi j'ai pas assez de la fourchette pour tout mettre mon cholestérol, partageant ainsi avec beaucoup quelques valeurs plutôt occidentales.

D'où me vient cet étonnement pour une si banale analyse qui court les rues? C'est qu'elle provient d'une prise de sang à usage professionnel -cette analyse annuelle est réalisée dans le cadre de la médecine du travail. Du coup elle m'apparaît comme une trace. Une trace dans la neige. Ce que mon employeur ignore évidemment.

L'indomptable? le corps qui n'a pas de mots. Son langage professionnel, la trace. Mon sang sur les pages blanches.

Qu'on soutire le sang de mes veines dans le cadre professionnel porte atteinte à mon "intégrité". Et l'aiguille qui me fourre n'a rien à voir même miniaturisée avec cette image d'Héraclite qui décrit la vie: "Dans le moulin à foulon, le chemin de la vis, droit et tors, est un et le même."...et cette vis, hélicoïdale, qui tourne en décrivant sa spirale et qui va droit, me plaît bien! Mais à l'inverse, l'aiguille du soutireur n'apporte pas d'image nouvelle en échange quant à la compréhension du monde et des choses.

Quand cela fut institué j'ai refusé. Question de principe. Et j'ai refusé plusieurs années de suite, comme un cerf tout bois debout sans céder face à l'attaque à la canine. En vain, jusqu'à ce que je m'y résigne faute d'autres créatures de chair conscientes d'elles-mêmes pas promptes à s'alléger de quelques saignements à ficher.

Ainsi depuis on me saigne, pour mon bien et celui du cabinet prestataire de service d'analyses. Et de mon employeur qui ainsi contrôle le taux de Gamma GT de ses agents aux pommettes saillantes, le contrôle de l'activité d'être en martelant quelques arêtes trop vives poussant chacun à une nourriture chiche plutôt qu'à une jouissance des produits de la nature. Etre conforme au modèle courant d'humanité que la société se propose pour être autorisé à conduire un véhicule de service, par exemple.

Le vieil art d'autrefois qui consistait à abuser, par la malice de la dissimulation, de ses petits penchants à lever le coude étant bien révolu sur les lieux de travail, on va me dire qu'il y a des choses plus graves, et qu'après tout "où est le problème?". Moi je redoute seulement qu'on brûle en l'homme par peur de la mort toute trace de chair c'est tout! à défaut de regard confiant vers l'avenir, ou d'approbation sur la vie qu'on a eue. Je redoute l'ensorcellement vers la dé-matérialisation de l'humain comme les avancées technologiques nous en stimulent l'envie, cette impression de pouvoir agir sur tout, à toute vitesse.

Dans les profondeurs du présent l'avenir se prépare, mais sans que l'on sache comment. Comme l'homme s'ensorcelle lui-même, rien n'empêche qu'il soit d'une parfaite banalité, du plus convenu, sans surprise, sans danger, le désir de corps sans éclats fait de grains de matière avec béquilles chimiques.

Heureusement qu'est-ce qu'être "vivant", qu'est-ce que la "vie", cela reste indécidé malgré la traçabilité sanguine -qui sera prochainement consultable par SMS, et sur l'internet - et quoiqu'en dise cette si banale analyse sur papier blanc où s'inscrit le langage du corps qui en dit long sur sa façon d'être vivant...et imprévisible.

  D.D  

 Chroniques

...