- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

Débat. N°393.

Lundi matin, dans le TER de 7h15, je converse avec un co-usager de connaissance. Survol général de l'actualité qu'il connaît bien, et le voilà qui descend à pic sur l'Iran récitant sans faute ni oubli ce qu'il venait de capter de France Inter. Du coup il m'a fallu tout entendre de l'info comme si elle sortait toute fraîche de la radio.

Effet qui secoue. J'avais alors en tête la voix apaisante de Jean-Toussaint Desanti et ses mots: "c'est localement qu'on s'installe dans le fait de son histoire, c'est toujours localement qu'on parle". C'est à partir de l'espace-temps entre les deux gares, les points de départ et d'arrivée, que je comptais silencieusement porter un regard sur l'expression "le fait de son histoire".

Mais, localement donc, conséquemment au cours de la marche, en ce segment spacio-temporel, par geste machinal d'un lapin pris au piège me voici embarqué à parler de la propagande captée par les oreillettes jusqu'à en aveugler les yeux. Parler de ce dont on ne veut pas parler, tenter d'amener l'interlocuteur à se poser des questions pour lesquelles il n'y a pas de réponses, sans précipitation et sans urgence c'est pas facile!

D'autant qu'il convenait de maîtriser vaille que vaille, en ce qui me concerne, la tonalité de l'ardeur de la conversation dans le compartiment. Car tout ce qui se déployait alors vola nécessairement bas. Chance, à l'arrivée en gare de Rennes, en quai, à chaud, nous en étions à deux doigts qu'il me taxe d'intelligence avec l'ennemi.

Dans l’escalator la question qui me chatouilla alors et sur laquelle je n’ai pas les idées claires …fut celle-ci : pourquoi de nos jours si peu de débats d’idées inter-individuels ? dans le train ou ailleurs dans la vie courante. Ou dans les ateliers et les fabriques qui n’existent plus ? Ou dans la rue et les cafés ?

Alors que les réseaux sont partout, et qu’on est connecté de toute part. Alors que les « oreillettes » et autres points de connexion multiples et divers, comme l’internet et autres canaux nouveaux (mobiles etc…) n’ont jamais été si nombreux, et faciles d’accès, pour recevoir, recevoir et recevoir encore sans jamais dire son mot nulle part ou si peu. Pas de mise à plat, pas de recul, pas de survol, pas de démontage, pas de remontage. Comment dire? Voilà: la disproportion! c'est une question de disproportion! Question stupide mais néanmoins embarrassante: dites-moi ça s'évacue comment tout ce flux collecté quand ça refoule?

« Ah ! les réseaux c’est génial ! » Puisqu’être connecté au réseau garantit, dit-on, la liberté de pensée ou, en tous cas, sa condition d’existence, qu’est devenue la nécessité de débattre ? Du coup de rebattre les cartes? Qu’est devenu le goût physique de confronter les points de vue ? De convaincre? D'enthousiasmer? De s'exalter? De se fâcher? De se colleter? De patater? Ou tout bonnement de jouir de la conversation?

Parler comme on se souvient et comme on devine. Pour revivre. Pour survivre. Pour poursuivre. Chacun a son allure pour parler. Et d'abord qu'importe la manière pourvu qu'il y ait le point de vue! Tout est net, tantôt sombre, tantôt vif et coloré, et tout est à la fois totalement présent et totalement intemporel. Oh! évidemment ça ne ment pas, juste ça transpose, ça juxtapose. Mais pourvu que ça sorte!

Décryptage. A mon propos on moque mon "oui, mais..." expansif et conquérant comme mon battement de pied qui annonce la couleur. A chacun son allure oui, quand le corps parle. L'important est de ne pas avoir une lune de retard. J'avoue que parfois les débats citoyens bien pêchus des réunions agitées de conseil municipal me manquent. Comme lorsqu'il fut utile de retourner quelques assemblées générales d'élus locaux qui n'attendaient que ça.

En engageant le corps car « c'est toujours localement qu'on parle". Il est à craindre qu'il ne soit pas utile de s’en remettre à de brillantes démonstrations pour déjà se demander si le consensus technologique n’a pas dissout dans la peopolisation masse-médiatique le débat incisif et de vive voix. De gré à gré, la constructive et enrichissante explication de toi à moi, charnelle sans intermédiaire technologique, sans aller jusqu'à la dispute. En effet, dans la dispute, des points de vue divergents et souvent, incompatibles, s'opposent. Conseil averti: avoir un oeil sur le seuil de tolérance! Bon, pas trop! ça soulage aussi, d'accord?

Loin de ça, les réflexes seraient-ils perdus? N’est-on pas plongé dans une réalité lisse, froide et liquide, consensuelle molle et fade, sans éclats de voix ni qualité, vaguement saumâtre mais inodore, passe partout sans se mouiller, et pas contradictoire surtout! qui s’emploie ardemment à effacer ce qui donna en d’autres temps les réfractaires, les points de vue contraires et les dissidences charnues. L'altérité ? Dans le réseau des choses et des réalités sociales une sorte d’anonymat s’installe dans l'ennui. Petit à petit. Alors que "la vie, c’est converser avec les autres, faire circuler du sens…" comme le dit Hélène Cixious.

Nous voilà bien avancés. Ce qui apparaît hégémonique dans ces lieux à ordinateurs pour êtres inexistants soumis au changement c’est la platitude humaine et l’absence d’expression. Et l'antipathie. Propos futiles ou pseudo-rationnels, inconsistants, incapables de chercher à se lier les uns aux autres de manière durable, jogging, portables et tasses à café, bref l’insignifiance.

Passés du débit de paroles au débit du web, sommes-nous si aveuglés par les fixations technologiques et l'incertitude dans le cours de la vie sociale qui figent les lignes de front au moment même où il y a tant à dire ? A hurler! parce qu'expulsés "du droit à être humain" (Hélène Cixious). Et tant à faire ! localement ! Problème: comment inventer une suite qui porte l'héritage?

Pourtant il y a des combines pour pallier les pannes: apprendre immédiatement à se rendre compte que dans les réseaux les pouvoirs s’organisent différemment mais sont bien présents. Et battre le rappel car venu du fond des âges même s’ils ont changé leur logiciel, l’objectif des pouvoirs est immuable: “ça n’est pas la vérité qui compte mais ce que pensent les gens” (propos de manager).

D.D

Chronique:

« si peu de débats d’idées inter-individuels ? » demande La chronique mais peut-être, monsieur ,  parce qu’il y a de moins en moins…d’individus… « L’individualisme, dit Castoriadis dans Une société à la dérive , laissez-moi rire : Quinze millions de foyer s tournent à la même heure les mêmes boutons pour voir la même chose » pour se laisser dégouliner dans l’oreille entonnoir la même bouillie insipide et/ou dangereuse ?

Castoriadis parle aussi, je crois que c’est dans Figures du pensable, de cette « hypnose collective ».  Il dit exactement : « Un grand mouvement politique collectif ne peut pas naître par l'acte de volonté de quelques uns. Mais, aussi longtemps que cette hypnose collective dure, il y a, pour ceux parmi nous qui ont le lourd privilège de pouvoir parler, une éthique et une politique provisoires: dévoiler, critiquer, dénoncer l'état de choses existant. Et pour tous: tenter de se comporter et d'agir exemplairement là où ils se trouvent. Nous sommes responsables de ce qui dépend de nous. »

« là où ils se trouvent »:…un quai de gare, un wagon, un tapis roulant! Par contre, monsieur où vous m’inquiétez c’est dans cette formule que vous utilisez : « se lier les uns aux autres de manière durable », durable ? comme le développement ? ah que nenni !

 Françoise

08/10/2009-08:47