"Viva la Vida".                                                                    N°222   

Lisboa, fin avril, Centro Cultural de Belèm, Exposition majeure sur une grande figure de la peinture: Frida Khalo (1907-1954). Une foule est venue là lui rendre visite. Pour la voir, la connaître. En tant que figure historique à laquelle le visiteur aurait aimé ressembler? C'est possible car dans cette foule j'y ai vu essentiellement des femmes, des jeunes portugaises.

Dans ce centre mi-culturel mi-commercial -le marché est devenu l'horizon indépassable de notre époque-situé dans un faubourg portuaire de Lisbonne, qui est l'une des institutions les plus symboliques du Portugal en jouant un important rôle dans la vie culturelle nationale, l'expo paradoxalement apparaît petite. Alors que cette foule se pressait en une longue queue dans un vaste couloir, l'espace consacré à l'expo était exigu. Trop exigu. Et alors que ces toiles de la peintre mexicaine sont mondialement connues, que cette artiste soit devenue un mythe, voire une icône du féminisme, leur format est petit et l'oeuvre peu abondante. Une grande exposition...d'une vingtaine de tableaux signés de la main de Frida Khalo. Qui percutent, comme acculés à l'extrème du malheur et de la difficulté d'être. Paradoxe donc entre le retentissement, la notoriété croissante de l'artiste et ce quelque chose d'indéfinissable et d'infiniment touchant, voire dérangeant, qui ne semble pas seulement être de l'art pictural, mais de l'art auto-biographique, baigné d'allégories, sensible et intime. Pas de demi-mesure possible. Son art, dont André Breton disait que c'est "un ruban autour d'une bombe".

Ce qu'elle y présente c'est sa vie. "Son art s'adresse à la souffrance (...)" (John Berger). Frida Khalo, morte à quarante-sept ans il y a cinquante-deux ans, est née d'un père allemand mais juif hongrois d'origine, une mère de sang mêlé indien et espagnol, traversa une époque devenue mythique, du Mexique révolutionnaire au Paris surréaliste des années trente, en passant par les ultra-chic salons new-yorkais. Femme rompue de douleurs sous les dehors flamboyants de sa palette de peintre, de sa fierté, et de ses atours bariolés, elle vécut déchirée entre de terribles souffrances physiques (à dix-huit ans, un accident de bus la cloue au lit pour deux ans) et une immense force de création (elle commence à peindre, un miroir installé au-dessus d'elle, pendant qu'elle est immobilisée). Des pommettes cuivrées d'indienne, un regard noir, lèvres lourdes et closes sur sa souffrance tue, sur ce cri intérieur qui déchire ses toiles.

Avec, venant en appui à cette expo, un film documentaire qui lui redonnait vie. Par delà sa beauté célèbre, subversive en sa féminité humiliée par la maladie, ses amours -maîtresse de Léon Trotski, celles de son mari, Diego Rivera, ses voyages, celui-ci par des images d'archives et de nombreux témoignages rendaient compte des mille et une anecdotes ponctuant une existence dense et tonique d'une femme au caractère d'acier trempé incroyablement en avance sur son temps qui, malgré une colonne vertébrale brisée, devient un symbole de liberté. D'individualité et de souveraineté. Lequel? celui de se construire, de se fabriquer, de se hisser malgré tout. Il en fallait de la force en soi.

Toute son oeuvre, ces mythologies intimes qui sortent de ces petites toiles que chaque visiteur regarde de près, ne fait que mettre en évidence ce contraste d'une femme aussi libre et pleine de convictions politiques que meurtrie et fragile, entre ses rêves pour l'humanité et la souffrance quotidienne. Ainsi tous ses tableaux sont terribles: le regard sur sa vie avec lucidité. "La peinture à même la peau" comme l'écrit John Berger.

Serait-ce dû à l'arrivée ici du soleil déposant un pigment de couleur que me revient en force à l'esprit aujourd'hui l'exposition sur cette artiste? je ne sais pas, mais c'est comme çà. "Viva la Vida"! Même sous l'angle de la froide raison on ne peut pas vivre sans mythes.

D.D  

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