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Cette page de Jacques Rancière me semble super importante (et belle!): "L'émancipation, cela consistait d'abord à prendre, sur le lieu où l'on travaillait pour le compte d'un autre, le temps d'un regard à soi qui s'éloigne de la direction imposée aux bras et s'approprie l'espace du travail "dépossédé", à gagner sur la nuit destinée à reproduire la force de travail le temps de lire, d'écrire ou de parler: d'écrire ou de parler non point en ouvrier mais comme tout autre. Ces ouvriers qui, dans les années 1830, créaient journaux ou associations, écrivaient des poèmes ou rejoignaient les groupes utopiques revendiquaient la qualité d'êtres parlants et pensants à part entière. Ils voulaient d'abord s'approprier la langue et la culture de l'autre, la "nuit" des poètes et des penseurs. Ils étaient eux-mêmes cette population d'êtres amphibies dénoncée par Platon ou par Marx: une population de voyageurs entre les mondes et les cultures, brouillant le partage des identités, les frontières des classes et des savoirs. Et c'est pour cela qu'ils avaient pu donner naissance à la force collective appelée mouvement ouvrier: la force des ouvriers sortis du cercle du travail qui n'attend pas et de l'espace où l'on n'a pas le temps d'aller. L'émancipation ouvrière était d'abord une révolution esthétique: l'écart pris par rapport à l'univers sensible "imposé" par une condition. Elle n'était pas l'acquisition d'une science des raisons de la domination."

Pardon! mais cela nous va comme un gant ici cette observation historique, un régal ce miroir. Ceci-dit, tout compte fait, c'est d'autonomie dont il s'agit...

Permettez l'anecdotique. Dans ce registre ou pas loin, selon un rapport qui se fait tout seul chez moi comme chez d'autre que l'on nomme "sauter du coq à l'âne", voici un fait très récent qui me vient subitement à l'esprit: un collègue de travail vient me saluer ce matin. On blague, puis se tourne vers les photos que j'ai d'accrochées à la cloison, celles prises de Richard Galliano tout accordéon déployé et d'Aldo Romano toutes cymbales vibrantes, par Françoise pour Lieux-dits à l'occasion du concert qui s'est tenu à Langourla l'été dernier. "C'est qui? des potes à toi avec qui tu fais de la musique?" me demande-t-il. Je lui les présente et raconte en long en large comment nous les avons rencontré, et bien sympathisé le temps d'une soirée sans chichi, rencontre qui fut pour nous autant magique qu'impensable. Curiosité d'esthète? vas savoir...En ce qui me concerne, c'est quand même rare de dîner avec des personnages connus qui m'emballent depuis deux bonnes décennies, et pour se faire grâce à un concours efficace et amical. Puis, je lui dis comment les ai-je perçu comme musiciens, géniaux d'une grande humilité, dont le bonheur sincère est de rendre leur public heureux en jouant leur propre musique sans concession. Avec pour preuve, cette émotion partagée, cette charge affective commune non-dissimulée que j'ai perçu chez Galliano à sa descente de scène...sous les applaudissements, les larmes aux yeux comme un gosse. Bien que stars mondiales du jazz ces deux grosses pointures de la musique tout genre confondu m'ont semblé aussi simples que lui; lui, l'ex-ouvrier carreleur qui sait mettre la déconnade autour de lui, et quand ses collègues de chantier sont heureux à en pisser de rire il s'en émeut aussi aux larmes. "Ah! c'est ça la vie, c'est simple tout compte fait. On oublie ça!" me répond-il. Bref, gagné sur le temps compté voici en partage ces quelques souvenirs de soi.

Il n'y a rien de petit là-dedans, rien de dérisoire, avec comme ici un brin de fantaisie et de fierté. D'autant, j'imagine, que si Romano de Bobigny, lui-même autrefois jeune ouvrier carreleur le jour et batteur la nuit (un soir, il remplaça in-extremis un musicien défaillant puis deviendra au fil de sa vie le grand jazzman que l'on connaît), avait entendu notre conversation en ce lieu et dans ces conditions, sans doute s'en serait-il ému aussi.

Mais ce "temps d'un regard à soi" s'éloigne à son tour, s'amenuise, voire s'écrase sous la puissance de la prise en tenaille néolibérale qui modèle les têtes à travailler toujours plus, au moindre coût et en moindre nombre (vraie définition du fumeux slogan de campagne: "travailler plus pour gagner plus!"). En tirer comme conséquence que c'est chez soi seulement que le voyageur "entre les mondes et les cultures" pourrait se nicher, notre dernier refuge aujourd'hui, c'est réduire trop sèchement son champ d'action. Sur cette base, pourquoi ne pas confronter encore cet effort d'émancipation à la réalité des rapports sociaux. Par exemple, comment dans une activité syndicale faire apparaître subrepticement cette force collective là où elle n'est pas attendue? A creuser...

Baudrillard est mort...Coïncidence pénible de date et de propos: c'est Jean Baudrillard, cet autre voyageur d'entre les lignes d'entre les cases, qui m'a mis à lire vraiment. Qui même m'a ré-appris à lire au milieu des années 80. Ses propos, entre autres, sur le simulacre m'ont bien été utiles.

D.D

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