Entrain...

Pratiquer les transports en commun me procure un étonnement quotidien par l'infinie diversité de visages humains. Je suis saisi par tout ce qui bouge, et particulièrement par la beauté de certains ou par la bonté d'autres dans mon TER lambin. Cela apparaîtra très naïf et je le parais peut être même ainsi. Oh! bien sûr si je visionne c'est mine de rien, très discrètement par dessus ou par dessous un bouquin entre les doigts et ma paire de lunettes qui donne mon âge. Instants fugitifs qui régalent! et en prime, le droit à cette observation est d'office inclus dans le prix de mon abonnement mensuel.

De Schopenhauer:"Avoir l'esprit philosophique, c'est être capable de s'étonner des événements habituels et des choses de tous les jours". Le quotidien serait un minerai, mais dont nous devons nous même extraire l'or. Dans nos mains, ou devant nos yeux des pépites! . N'allez pas penser "C'est quoi la cagnote?" Non, on s'amuse d'un rien c'est tout. Je viens de lire que Richard Avedon portraitiste-photographe américain qui vient de décéder, a dit ceci un jour:"Dès le départ, j'étais intéressé par la géographie émotionnelle d'un visage". La géographie émotionnelle d'un visage, c'est la tronche du mystère entre l'image et l'imagination, entre réalité et fiction. Et j'aimerai chaque semaine, en cette chronique, y insérer ces visages vus dans mon TER avec leur mystère. Avec leur mystère...tant qu'ils somnolent, car pour citer Clément Rosset gare à "la déception qu'il y a toujours à vouloir percer ce qu'on s'imagine être la personnalité secrète d'autrui, car je crois que cette personnalité secrète n'existe pas."

Pas utile de lorgner sur son voisin de banquette pour tenter de savoir le pourquoi du pourquoi de ceci ou de cela avec la musique à la clé, non, laissons le mystère à sa géographie émotionnelle, à la violence de la vie, et son voisin bien somnolent. Seulement à regarder naïvement autour de soi, et en soi, comme un exercice d'esprit, une attitude, une façon d'être, une manière de voir le monde, de flairer le monde, de le capter par perception forte, sauvage, très sauvage, en se débarrassant de toute spéculation, en s'allégeant de la charge des conventions et des jugements taillés à l'emporte-pièce, des préjugés plein la malle prêts à servir, surgit alors à l'imprévue la nouveauté du monde qui se fait, car ce qui passe alors à cet instant est unique, il ne s'est jamais passé avant, ne se fera plus ainsi, puisque ce monde est en devenir, en évolution perpétuelle comme chacun de ce monde, en chantier sans fin, en confection définitivement. En aventure. Rien ici ne s'offre en produits, en marchandises, en objets, ces visages sont périssables on le sait.

Ce qui apparaît disparaît aussi. Ce qu'on fait apparaître on le perd, surgit un événement qui s'éclipse. Pour capter ce qui n'aura lieu qu'une fois, dans la grisaille tenter de soulever chaque jour la marée des algues vertes des habitudes qui obstrue tel un linonéum à l'immobilité silencieuse empêchant la lumière de l'étonnement de passer, de faire que le spectacle du monde enfoui sous l'eau dans le noir apparaisse inopinément à nos regards. Ainsi se saisit furtivement la "vie nue" (zöè), qui désignait chez les Grecs "le simple fait de vivre".

Un portable sonne, fait peu courant en TER "Allo!...dans l'train! et vous, où êtes-vous?". Par delà les visages des corps inertes abandonnés lourdement à leur poids mou dans leur enveloppe corporelle, quelques voix murmurantes bercées par le tempo du rail, rappellent que c'est en vous même que vous cheminez là. Vous êtes en train de déambuler à l'intérieur de votre pensée. Vous êtes seul et silencieux, en train. En train de... vivre, en train d'advenir, de survenir.

Songer alors un instant que chacun soit ainsi déambulant en soi-même, dans ses pensées, m'amène à me dire que le quotidien serait un minerai pour matière à chroniques...A la condition de résister à toutes les raisons qui lui sont contraires, par exemple l'installation d'écrans de télé à l'intérieur des wagons. Dans l'entrain de notre existence...

"tututut...suite à un mouvement d'une certaine catégorie du personnel, votre train s'arrêtera dans les gares de...".

DD

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